15/03/2008

Bientôt les Alpes, banlieue de Shangaï?

 

Dès le temps du Grand Tour, la Suisse fut visitée par l’Europe entière. Elle était le passage obligé des Anglais vers le Sud. De Genève ces derniers s’aventuraient en Suisse centrale, aux abords du Lac des Quatre Cantons, admirant aux aurores le lever du soleil depuis le Rigikulm. Caractérisée par ses montagnes sublimes (les espouvantables montagnes de Madame de Sévigné !), cette Suisse fut abondamment représentée dans les paysages d’Alexandre Calame et de son école ; des montagnes faites mythes, éternellement balayées par des vents tempétueux, bâties de mazots et de chalets en rondins, des montagnes hérissées de sapins, certains, au premier plan, le tronc brisé comme des ruines végétales, totalement pathétiques ! C’était là l’image dominante de ces premières cartes postales de la Suisse que furent les vues peintes par des artistes de renom.

 

Les développements touristiques du tournant du XXe siècle virent naître un mouvement immobilier sans précédent ! Les palaces prirent les Alpes d’assaut et celui du Rigikulm, construit par Eugène Davinet, profana le sommet mythique ! Une conscience du patrimoine et de la beauté paysagère des sites helvétiques prit alors forme sous la plume de Marguerite Burnat-Provins, de Georges de Montenach, de Guillaume Fatio, une majorité d’intellectuels romands, pour défendre les singulières Beautés de la Patrie. Ainsi naquit en 1907 le Heimatschutz, récemment rebaptisé Patrimoine suisse, et ses sections cantonales. Avant que de défendre l’architecture helvétique, il fut bien davantage question de défendre les paysages suisses dans leurs spécificités naturelles contre l’industrialisation hôtelière galopante et l’ « enferrement des Alpes ». La plus grande victoire du Heimatschutz dans ce domaine fut certainement la tardive démolition en 1953 de l’hôtel du Rigikulm au son des toupins et des chants de liesse.

 

Or, peu d’années après l’adoption par l’UNESCO d’une charte sur la diversité culturelle (2001) pour contrer les phénomènes de mondialisation dans le domaine de la culture aussi, que nous propose le grison Köbi Gantenbein dans l’exposition intitulée Die Neuerfindung der Alpen ? De grands projets d’architecture à l’assaut des sites de la haute montagne helvétique ? Afin de bannir belliqueusement cette image de carte postale qui fait toujours la Suisse, et qui, chaque jour, sans qu’on le veuille vraiment, ou surtout faute de l’entretenir et de la cultiver, s’estompe un peu plus. Une image pas vieillie du tout et qu’il faudrait redorer, à l’heure de la priorité donnée à la diversité culturelle, quoi qu’en pensent les promoteurs autant que les offices du tourisme, trop sensibles au tout économique.

 

Qu’on se le dise ! Le redécouverte des Alpes passe certainement davantage par la continuité de sages et respectueux processus, à savoir la protection de ce qui peut encore être protégé : des paysages incomparables, une architecture vernaculaire et des villages uniques au monde ! Savoir jouer délicatement avec ces joyaux d’un paysage culturel exceptionnel demeure une gageure digne d’être relevée par les meilleurs architectes de Suisse et de la planète. Sans quoi les Alpes ne seront bientôt plus que la banlieue de Shangaï!

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