21/12/2008

Halte aux migrations de l'UBS

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On pourrait sans trop exagérer dire qu'un bâtiment sur quatre du centre ville de Genève est un établissement bancaire. Genève toutefois possède un quartier qu'on appelle le quartier des banques et qui remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. Des beaux bâtiments fazystes à toiture Mansart, construits dans le périmètre situé entre le Grand Théâtre, le Rhône, la rue de la Corraterie et le boulevard Georges Favon, abritent encore plusieurs établissements bancaires. Le secteur Bel-Air-Corraterie offre a lui seul une importante concentration de banques et l'on y assiste depuis une vingtaine d'années à un étourdissant ballet de chaises musicales.

Le Crédit Lyonnais du quai de la Poste s'installa en 1876 dans l'ancien marché couvert transformé en nouvelle poste par Jacques-Louis Brocher dans les années 1840. Le premier siège de la Société de Banques Suisse fut construit au n° 6 de la Corraterie par Edmond Fatio en 1911-1912, à l'emplacement d'un tronçon de la rue de la Corraterie malheureusement tombé à l'occasion du percement de la rue du Stand. Maurice Turrettini construisit en lieu et place de la Maison des Trois Rois de Bel Air le siège du Crédit Suisse, conservé à son emplacement sous une carrosserie clinquante. Tout les quinquagénaires se souviennent encore du scandale suscité par la construction de la Caisse d'Epargne de la Corraterie (1968-1972), surnommée la Kaba; cette dernière, à laquelle on avait fini par s'habituer, vient de subir un rhabillage BCBG aseptisé pour le compte de BNP Paribas.

boule29.JPGL'histoire pleine de péripéties du parc immobilier de l'UBS au centre ville de Genève est une histoire qui mériterait d'être finement analysée. UBS résulte comme chacun sait de la fusion en 1998 de la Société de Banque Suisse et de l'Union de Banques Suisses. UBS se retrouve de ce fait à la tête d'un important patrimoine immobilier. Peu de temps avant la fusion la SBS, forte de son magnifique hôtel des banques angle rue de la Corraterie et rue de la Confédération, a procédé à d'importants travaux sur le n° 5 rue de la Corraterie, un immeuble de Marc Camoletti construit au début du XXe siècle à l'emplacement de l'ancienne Tour Thelusson.  Cette opération de la fin des années 1980 fit couler beaucoup d'encre. En effet les associations d'architectes et les défenseurs du patrimoine s'insurgèrent contre l'empaillage du bâtiment, dont on ne conserva que la façade derrière laquelle on construisit un bâtiment bancaire moderne doté de quatre niveaux de sous-sols pour les safes. A cette occasion le magnifique siège de la SBS sur la rue de la Confédération fut complètement remodelé; il perdit son splendide hall des guichets, morcelé et remplacé pour partie par le chocolatier Desplanches et pour partie par d'autres locaux commerciaux.

Les aléas récents font que l'UBS annonce vouloir se dessaisir de son siège de la rue de la Confédération, qui devrait être transformé en commerces.  Les bâtiments de la Corraterie devraient suffire. Mais on apprend que la banque lorgne aussi sur le côté pair de la rue, le bel alignement construit sur les plans de Guillaume-Henri Dufour et de Samuel Vaucher, sous la Restauration genevoise, comme une petite rue de Rivoli, résidentielle et commerçante. Avec ses belles arcades commerciales l'alignement a réussi à échapper jusqu'à présent à l'occupation bancaire. Contrairement au côté impair qui comprend notamment la maison devenue Lombard, Odier, Darier, Hentsch et Cie au n° 11, un ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle amplifié et modifié au cours du XXe siècle et qui a conservé sa fonction d'hôtel bancaire jusqu'à nos jours.

Cette fébrilité du secteur économique pèse lourd sur le patrimoine genevois depuis l'époque des Trente Glorieuses. Les Genevois lui ont sacrifié leurs quais, leurs Rues Basses, leurs anciens grands magasins. Or le patrimoine architectural ne devrait en aucun cas être à ce point inféodé aux aléas de l'économie. En effet il se définit comme un héritage qui nous vient de nos pères et que nous avons le devoir moral de léguer à la postérité. A ce titre le côté pair de la rue de la Corraterie mérite qu'on en protège la forme et les activités qui s'y trouvent.

 

 

 

 

21:23 Publié dans Patri | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : patrimoine, banques, sbs, ubs, genève | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

C'est sûr, l'installation des banques dans les rues Basses, les quais, la Corraterie, Général Dufour... ont obligé les commerces de proximité à fermer et ceux qui restent ont des loyers exhorbitants ce que fait qu'un café Centre Ville coûte 4.90 Frs au lieu de 3 ou 3.50 Frs à la Jonction.

Écrit par : demain | 22/12/2008

Hélas, à Genève comme dans beaucoup d'autre villes "riches", les intérêts économiques et financiers font la loi...Et le bon peuple ne dit plus rien. Où sont passés ces amoureux du patrimoine qui en leur temps ont sauvé, même si parfois seulement partiellement, la Terrassière, le quartier des Grottes ou encore, voilà plus d’un siècle, la tour de l’Ile?
En France par exemple., on a compris depuis bien longtemps que les quartiers dédiés aux affaires ne devaient pas impérativement se situer aux cœur même des villes…

Écrit par : Mauro | 22/12/2008

La défense du patrimoine est un devoir et j'y souscris.
J'ai cependant parfois beaucoup de peine à comprendre comment celles et ceux qui en sont les porteurs officiels et patentés ajustent l'équilibre entre sens du devoir et taxidermie.
J'apprends toujours avec plaisir beaucoup de choses en vous lisant.

pierre losio
député

Écrit par : pierre losio | 22/12/2008

S'il n'y avait pas les grandes banques pour investir les centaines de millions nécessaires pour rénover dans lesprit du temps et sous le controle vigilant de la cmns vous pourriez voir la corraterie dans un drole d'état. L'exemple de l'immeuble Camoletti en bas de la corraterie est représentatif. J'y ai travaillé avant la rénovation. pas un plancher d'équerre, les portes ne ferment plus, les tiroirs s'ouvent avec difficulté..
Par ailleurs cette corraterie que vous trouvez si belle et bien souvenez vous elle a remplacé une autre rue de la corraterie et nos ancètres n'ont eu aucuns état d'ame pour démolir et reconstruire.
c'est la vie

Écrit par : Norbert | 23/12/2008

Pour répondre brièvement à tous les Norbert de Genève: 1) Il n'y avait pas de rue de la Corraterie avant cette Corraterie que certains d'entre nous chérissent! Nous étions en limite de la ville de Genève et en bordure de fortifications; au mieux vous trouviez là une caserne jusqu'au début du XIXe siècle. 2) Le règne de l'équerre et du cordeau n'a que peu à voir avec le charme parfois gauchi du patrimoine. Les portes anciennes se réparent et les tiroirs aussi; d'habiles artisans, qui ont l'amour des choses bien faites, vous le diront mieux que moi. 3) Nos ancêtres étaient infiniment plus avertis que nous, prédateurs que nous sommes! Les choses anciennes avaient leur prix qu'on ne songeait à brader qu'en cas d'extrême nécessité!

Écrit par : leila el-wakil | 23/12/2008

Il n'y a aucun "devoir moral" de livrer un patrimoine à la postérité. C'est en fait une idée stéréotypée foncièrement stupide. Pourquoi? Parce que la "postérité" s'en fiche totalement. D'ailleurs quelle postérité, que recouvre ce concept sans consistance aucune? Et au nom de quelle morale? Qui se soucie de nos jours des constructions ayant sans doute existé il y a mille ans rue des Granges, ou rue de la Confédération? Le rôle d'une ville n'est pas de remplacer un musée de l'architecture, mais d'être un lieu vivant, évoluant au gré des manifestations de la vie de ses habitants.

Écrit par : Eugène Schircks | 31/12/2008

Dommage pour vous et pour nous de ne faire aucun cas du patrimoine bâti et votre voix reflète sans doute celles de tous les iconoclastes qui, jour après jour, sous prétexte de sacrifier "aux manifestations de la vie", dilapident des héritages culturels dont ils n'ont même pas conscience. La question, dans le fond, est de se demander ce que ce "lieu vivant" que vous prônez, sans garde-fou d'aucune nature et de plus en plus chaotique, offre de qualité aux usagers.

Écrit par : Leïla el-Wakil | 31/12/2008

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