04/12/2010

La nouvelle salle du Conseil d'Etat

Le Conseil d'Etat inaugurait plutôt discrètement il y quelques semaines la rénovation de la salle dans laquelle il tient ses séances hebdomadaires. On explique dans la presse que cette salle historique n'a pas connu de rénovation majeure depuis 1958. On ajoute qu'"une transformation s'avère nécessaire" et on plaide qu'une "modernisation permet de créer un espace de travail adapté aux besoins actuels". Lors d'une récente visite de ladite salle l'occasion m'a été donnée de me rendre compte par moi-même de l'opération récente. Mais avant d'analyser la situation actuelle, quelques rappels s'imposent.

http://www.ge.ch/conseil_etat/2009-2013/communiques/20100...

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Tour Baudet, 1 déc. 2010. De dehors déjà on aperçoit le nouveau plafond lumineux

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La salle de l'actuel Conseil d'état est logée dans la Tour Baudet, partie la plus ancienne de l'Hôtel de Ville, remontant au milieu du XVe siècle. C'est en 1488 que le Petit Conseil genevois, ancêtre de l'actuel Conseil d'état, décide de siéger dans la salle du 2e étage de ladite tour, à l'emplacement de l'actuelle salle du Conseil d'état. Des peintures murales, commandées à Hugues Boulart et enrichies peut-être après la Réforme de la fameuse scène de la "Justice aux mains coupées" ornent rapidement les murs. Le professeur Frédéric Elsig effectue en ce moment une recherche approfondie sur ces peintures. Des boiseries de soubassement de la fin du XVIe siècle enrichissent le décor de la salle.

Au XVIIIe siècle, dans une perspective d'embellissement et de modernisation chère aux Lumières, la salle du Conseil reçoit un lambrissage dessiné par l'ingénieur breton Joseph Abeille qui vient momentanément recouvrir le décor peint. Bel architecte éclairé,  Abeille s'est alors illustré par la construction de l'hôtel Lullin de la Tertasse et par ses travaux hydrauliques pour Genève. Il a aussi dessiné les plans du château de Thunstetten dans le canton de Berne.

 

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La salle du Conseil d'Etat avant travaux dans son esprit historique tel que reinventé au début du XXe siècle. Un ensemble par le matériau bois des lambris et du mobilier et par la polychromie tenue dans des tonalités chaudes et mordorées.

Il faut attendre 1900 pour que l'architecte Gustave Brocher, chargé d'une rénovation de la salle, redécouvre avec émotion les peintures murales de la Renaissance sous les lambris d'Abeille. Attentif aux monuments anciens, il décide de mettre en valeur cet exceptionnel ensemble artistique en l'accompagnant d'un décor "Vieux Suisse", pensé pour s'accorder avec lui. L'opération du début du XXe siècle témoigne d'une démarche attentive (pour ne pas dire attentionée) qui vise à redonner aux peintures retrouvées un cadre adéquat. Durant le XXe siècle des travaux d'entretien qui ne se distinguent pas par leur habileté succèdent à d'intempestifs époussetages, de sorte que la salle du Conseil d'état, saint des saints de l'Hôtel de Ville, monument classé depuis 1922 par Louis Blondel, attendait l'intervention qui lui redonnât un supplément de vie.

S'agissant d'un monument de grande ancienneté, dont la valeur artistique n'est plus à établir, dont le caractère historique est indéniable, la salle du Conseil d'Etat réunissait en 2010 toutes les conditions pour mériter une conservation-restauration dans les règles de l'art, effectuée avec sensibilité et égards, par un maître d'oeuvre averti. Qu'on en juge à l'aune de LPMNS genevoise, de l'appareil législatif fédéral et des chartes internationales édictées par l'Unesco, l'Icomos ou le Conseil de l'Europe!

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Les peintures du XVe-XVIe siècle, désormais difficiles à voir, éclaboussées par la lumière du nouveau plafond lumineux

Or les maîtres de céans en décident autrement et menacent de quitter le local "anxiogène", (qu'ils n'occupent pourtant qu'une matinée par semaine), s'il n'est pas modernisé dans les meilleurs délais! Le bureau d'architectes commandité, qui se fiche du patrimoine comme de l'an quarante, balaie sur son passage la bonhomie du style Vieux Suisse et l'esprit de salle historique. Une commission d'experts fédéraux est constituée dans l'urgence pour tenter de minimiser l'impact. On se rassure que l'opération de 1.300.000 M° frs sera réversible (elle n'est du reste peut-être que temporaire?). Le sol passe de la catelle rousse à l'anthracite. Une immense table de conseil d'administration gris perle satinée, équipée pour l'informatique et entourée de sièges abominablement confortables, se répand et réfléchit le plafond lumineux trop blafard, impossible à régler. L'oeil cligne pour accomoder ... et distinguer encore les peintures murales, toutes désemparées dans ce nouvel environnement. Télescopage de pièces, qui additionnées ne constituent plus un tout. Rupture de l'harmonie polychrome des bois chauds, des luminaires dorés et des peintures. L'esprit du lieu a disparu, la magie aussi; on est tombé dans le prosaïque.

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L'impossible point de vue d'un improbable objectif d'habile photographe faussaire.
A l'oeil nu la table patatoïde envahit l'espace et le plafond troue un ciel sur nulle part
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Le contraste entre le neuf et l'ancien tel que peut le saisir un objectif lambda
Rupture matérielle et polychrome; dispute voire rivalité des langages

Comment interpréter ce signal qui nous vient de la Tour Baudet? Mépris endémique, mais qui semble aller croissant, à l'encontre du patrimoine que l'on foule aux pieds? Inculture de notre population, de nos édiles (pourtant parmi eux figure un historien!) qu'Easyjet a emmenés voir le monde, mais qui ne connaissent et n'aiment plus leur pays (n'est-ce pas Jean-Jacques?)! Primat de la mode, de la démode et du bling bling? Caprice ou irrévérence ou les deux?

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La table glaciale, oeuvre d'art contemporaine, corps étranger obèse

 

 

 

 

Commentaires

On prévoit la prochaine étape : les conseillers d'État, éclairés par leur décorateur, vont trouver que les peintures murales jurent avec le nouvel aménagement et exigeront leur suppression.
Cette fois, s'ils nous menacent d'aller siéger ailleurs - voire de rester chez eux - il ne faudra pas rater le coche...

Écrit par : J.-C. Curtet | 04/12/2010

Il semblerait que nos instances dirigeantes s’accommodent mal de l’inévitable confrontation avec le passé qu’engendre l’occupation de vieux-murs chargés d’histoire. Si tel est le cas, qu’elles arrêtent de se voiler la face au nom des traditions; qu’elles déménagent le siège du Conseil d’Etat dans un endroit moins «anxiogène» et qu'elles laissent tranquilles des lieux qui n’ont aucun besoin d’être défigurés au nom du confort moderne et de la fonctionnalité.

Écrit par : Bernard | 06/12/2010

Le seul hic semble être effectivement constitué par le plafond lumineux, qui comme vous le dites très justement, éclabousse les peintures anciennes. Pour le reste, je trouve le changement plutôt pas mal… S’est-on autant offusqués lorsqu’à la fin du XIXe siècle on voulut mettre au goût du jour notre séculaire cathédrale St.Pierre, la transformant au final en une pièce montée de styles hétéroclites? Elle ne répond sans doute pas aux canons de l’harmonie architecturale généralement admis chez les puristes, mais force est de reconnaître qu’elle a su garder malgré cela une certaine allure... Et pour prendre un autre exemple hors de nos frontières cette fois-ci, et sans pour autant vouloir risquer d’hasardeuses comparaisons : qui oserait aujourd’hui mettre en doute la pertinence d’une pyramide du Louvre, pour ne citer qu’un des exemples les plus renommés de par le monde ? Ne sommes nous pas en présence ici d’une cohabitation parfaitement réussie entre l’ancien et le moderne ? Aimer le patrimoine, c’est aussi accepter son intégration étudiée à l’environnement contemporain et non pas vouloir à tout prix le plonger dans le formol.

Écrit par : Bruno | 07/12/2010

Cher Bruno,
Merci de votre commentaire et de vos mentions historiques. On peut en effet prendre l'histoire à témoin; dans ce cas il convient de retracer les faits historiques avec précision et de resituer les évènements dans leur contexte d'époque. Et c'est tout un métier.
En l'occurrence, s'agissant de la cathédrale St-Pierre, que sa façade menaçait ruine au milieu du XVIIIe siècle lorsqu'on s'avisa de la remplacer par un portique obéissant au modèle de la Rotonde de Rome, c'est-à-dire du Panthéon, le temple des temples. Le portique néo-classique tint lieu ainsi de béquille à l'ancienne structure romano-gothique tout en servant, aux yeux des contemporains et des politiques du temps, la religion réformée de la Rome protestante mieux que ne le faisait une façade de cathédrale. Le siècle des Lumières et l'ère pré-révolutionnaire ne s'embarrassaient pas alors des préoccupations patrimoniales qui saisirent l'Europe napoléonienne au lendemain des actes de vandalisme engendrés par la Révolution française.
Lorsque Louis Viollier proposa à la fin du XIXe siècle de restituer une flèche en lieu et place du moignon de tour centrale, avatar des incendies successifs de la cathédrale, et qu'il la proposa en métal, la réception fut catastrophique. La population genevoise s'horrifia de l'affligeant "parapluie" qui vint couronner l'édifice et cet ajout coûta à Viollier sa place d'architecte de la cathédrale St-Pierre.
St-Pierre est en effet un tout hétéroclite et Genève-Tourisme, qui ne peut prétendre à cet égard rivaliser ni avec les cathédrales gothiques de l'Ile de France, ni même avec Notre-Dame de Lausanne, en paie aujourd'hui le tribut: les touristes débarquent toujours un peu éberlués devant ce galimatias architectural que de longues explications historiques finissent par rendre compréhensible!
Pour ce qui est de l'actuelle notion de patrimoine et de monument historique, un protocole doit être suivi. L'action (restauration, modernisation s'il y a lieu) sera respectueuse, fine et subtile, en accord ou en harmonie avec l'existant, comme le préconisent toutes les chartes de conservation nationales et internationales, y compris la Charte de Venise (1964). Or, s'agissant des travaux entrepris à la hussarde dans la salle du Conseil d'état, rien dans la procédure, ni dans le choix des architectes, n'a offert aucune garantie. Les Genevois ont perdu une salle historique qui remontait au XVe siècle, restaurée par des mains expertes à l'aube de l'âge patrimonial,- une opération qui aurait aussi mérité d'être sauvegardée au titre de sa valeur historique.
A trois heures de TGV de Genève, on peut admirer à Paris les ors de la République: les politiciens français siègent toujours dans des bâtiments d'époque comme le Sénat, le Conseil d'Etat, la Chambre des Députés, l'Hôtel de Ville ...

Écrit par : Leïla | 08/12/2010

Il est vrai qu'en matière de finesse et de subtilité, Genéve ne possède en ses rangs aucun champion du monde... Et même si concernant l'architecture et l'aménagement, tout ne soit heureusement pas à jeter dans ce qui se fait aujourd'hui, il reste néanmoins regrettable qu'il n'y ait aucune volonté réelle de la part de nos politiques, de définir une ligne claire et cohérente en matière d'aménagement.Peut-être pourrait-on même moderniser (c'est très "tendance" par les temps qui courent) la devise de Genève, en remplaçant l'obsolète "Après les Ténèbres, la Lumière" par un bien plus contemporain "Tout est bon, pourvu que ça rapporte".

Écrit par : Bernard | 08/12/2010

Puisque la CMNS et le SMS se réfugient derrière la réversibilité de l'opération, alors "réversons" ... vite! Le Conseil d'état devrait rapidement reconnaître ses errements et faire son mea culpa. Nul n'est à l'abri de l'erreur!

Écrit par : Leïla | 08/12/2010

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