13/02/2011

Symposium international Patrimoine universel/revendications locales: bilan

Les deux journées des 10 et 11 février 2011 ont réuni à l'auditoire Rouiller d'UniDufour plusieurs conférenciers internationaux et un  nombreux public autour du thème Patrimoine universel / Revendications locales. A qui appartiennent les biens culturels? Telle était la question posée. Si dans le domaine du patrimoine immobilier. la question se pose avec moins d'acuité, les monuments et les sites étant ancrés dans leur environnement , et plus personne ne songeant aujourd'hui à les en extraire, la chose, il faut bien le reconnaître, est bien moins claire dans le domaine du patrimoine mobilier, qui, comme son nom l'indique, peut être aisément déplacé.


ACES Patrimoine universel 009.JPGTous les musées occidentaux et à fortiori les grands musées universels (notamment le British Museum à Londres, le Neues Museum à Berlin, le Louvre à Paris, les grands musées américains ...) recèlent tous des biens culturels provenant de pays africains, asiatiques, latino-américains, australiens ou néo-zélandais. Des biens culturels, bien ou mal acquis selon les cas, - au mieux achetés au pire dérobés -, qui font souvent actuellement l'objet de demandes de restitution par les pays dans lesquels ils ont été conçus. Ces pays dépossédés revendiquent aujourd'hui la restitution de ces biens culturels, terreau constitutif de la mémoire identitaire d'un peuple.

L'Association Culturelle Egypto-Suisse s'était offerte, il y a près d'une année de cela, pour inviter à Genève, afin d'aborder ces questions, Dr Zahi Hawass, alors Surintendant des Antiquités Pharaoniques et Islamiques en Egypte. Si, très vite, le Musée d'art et d'histoire, en la personne de son directeur, Jean-Yves Marin, professeur à l'Université Senghor d'Alexandrie, acceptait d'emboîter le pas pour organiser un colloque en rapport avec les questions de déontologie, certains représentants des sciences de l'Antiquité traînaient les pieds, ne souhaitant pas se retrouver mêlés d'aucune manière à une manifestation à laquelle participerait le très médiatique et très diabolisé, Dr Zahi Hawass.

Ceci n'empêcha toutefois pas d'aller de l'avant avec l'organisation d'une manifestation qui allait révéler les tensions Nord/Sud, les affrontements "colons"/"colonisés" (terme qu'on peut employer extensivement et rétroactivement en remontant jusqu'à la Compagnie des Indes) et leurs effets, mais aussi les tentatives de réparation et l'évolution encore lente et parfois timide du droit international en la matière. Le Centre du Droit de l'art de l'Unige allait prêter main forte en la personne de son directeur, Marc-André Renold. Et Vincent Negri, juriste, chercheur au CNRS, allait se révéler un indéfetible partenaire organisationnel.

Faire dialoguer l'Occident et l'(Extrême- et Moyen-) Orient ainsi que l'Afrique, des clans qui s'affrontent, lorsqu'ils en ont la force et les moyens, sans toujours se comprendre; des égyptologues et des archéologues, éduqués sur la rive européenne de la Méditerranée, ou Outre-Atlantique, sûrs de leur bon droit, et des spécialistes des pays en voie de développement, souvent formés aussi en Europe et aux USA, de plus en plus érudits et compétents, telle était l'ambition des organisateurs. Pour faire tomber la défiance et faire évoluer les points de vue des uns et des autres.

P1040074.JPGJeune et brillante Dr en droit, Antoinette Maget Dominicé ouvrit le symposium et évoquant l'histoire des collections d'égyptologie au lendemain de la campagne d'Egypte, haut fait culturel de l'épopée napoléonienne, et jusqu'au XXe siècle. Les chiffres d'objets d'égyptologie exposés et conservés (on a presque envie de dire détenus) dans les différents musées européens en regard de celui du Caire tombèrent comme des sentences. Jean-Luc Chappaz nous promena avec humour dans les collections égyptologiques suisses et genevoises en rappelant les circonstances avouables (ou moins avouables) de leur constitution. Se prêtant complaisamment à l'exercice d'une réflexion de Candide, Metin Arditi proposa avec brio d'établir un modèle mathématique intégrant différents facteurs pour juger de la pertinence de l'appartenance des biens culturels expatriés.

Plusieurs juristes (Unidroit, Unesco) et le représentant d'Interpol chargé des biens culturels se succédèrent lors de la demi-journée suivante pour rappeler l'évolution du droit international en la matière. La communication de Vincent Negri mit en évidence le lien entre spoliations coloniales et invention des musées universels "qui ne sont pas au service d'une seule nation, mais aux citoyens de chacune" en s'appuyant notamment sur la Mission Dakar-Djibouti (1931-1933), dont le récit ne peut que glacer un public du début du XXIe siècle: lire à ce propos l'ouvrage de Michel Leiris l'Afrique fantôme.

Le lendemain matin prirent place les représentants des pays revendiquants. Chercheur à l'Institut fondamental d'Afrique noire, Abdoulaye Camara nous rappela qu'il ne subsistait en Afrique noire que 5% des biens culturels africains, le 95% restant se trouvant dans les musées universels (ou pas) ou dans les collections privées. Sans plaider violemment pour le retour de ce patrimoine au pays, il fit comprendre au public l'importance identitaire et symbolique de ces objets pour les Africains qui n'ont pour la plupart d'entre eux pas les moyens d'aller les voir hors de chez eux. Puis le professeur Keun-Gwan Lee de Séoul vint exposer le cas des 297 Manuscrits royaux Oekyujanggak, conservés à la Bibliothèque Nationale depuis environ 140 ans, après avoir été enlevés à la Corée lors d'une "expédition punitive" organisée par les Français. Un assez dérisoire accord sur un prêt de cinq ans renouvelable vient d'être signé le 7 février 2011 entre la France et la Corée du Sud pour "rendre" ces manuscrits à leur pays d'origine.

P1040086.JPGLes circonstances politiques égyptiennes nous privèrent de la présence physique de Dr Zahi Hawass, devenu dans l'intervalle ministre des Antiquités. Mais, en ce 11 février 2011 qui sera désormais un jour à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire de l'Egypte, Dr Hawass accepta néanmoins d'entrer en relation avec le symposium par une liaison skype établie grâce à Lucio Frasca, l'un des techniciens audio-visuel de l'Université de Genève. Malgré ce qu'il est convenu d'appeler déjà la Révolution du Nil, Dr Hawass rassura le public, au cours de sa présentation préparée depuis le mercredi précédent avec grand professionnalisme, sur les dispositifs de sécurité mis en place sur les différents sites et autour des musées au lendemain du vendredi de la colère (27 janvier). "Tout pays peut être soumis à déprédations en temps de crise". Il rappela aussi sa position intransigeante, celle qui fâche les milieux de l'égyptologie "universelle", concernant le rapatriement de tous les objets significatifs sortis du pays "légalement ou illégalement" et termina son exposé sur l'image de la Nefertiti, dont on est libre de penser que la muséographie insolente choisie pour sa nouvelle présentation par le Neues Museum de Berlin n'est qu'une provocation post-coloniale de plus.

Si des solutions négociées douces existent pour restituer temporairement ou définitivement des biens culturels aux pays où ils ont vu le jour, si des accords bi-latéraux sont signés entre pays (Benno Widmer, OFC) ou parfois entre musées universels et pays (prof. Manlio Frigo), si les restitutions se multiplient bel et bien (Dr Hawass affirme avoir fait rentrer 5000 objets au pays), force est de constater que l'Unesco-même, volens noles, du fait du choix de ses experts, de leur discours dominant, de leur "situation", d'une volonté de consensus, n'est pas non plus à l'abri de tout positionnement post-colonial.

A l'issue de ce symposium et des discussions nourries qu'il a soulevées, une Déclaration de Genève, mise au point par les professeurs Marc-André Renold et Pierre Lalive d'Epinay, a été adoptée par acclamation par les participants Déclaration de Genève.11.02.2011.doc Les conférences sont audibles sur le Mediaserver de l'Université de Genève https://mediaserver.unige.ch/play/69782/Chanal%20Vincent,...

 

 

 

 

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