05/03/2014

L'Eglise de la Nativité au patrimoine mondial

Dans un auditoire Rouiller très rempli se tenait hier la première conférence d'un cycle de quatre conférences, intitulé "Le patrimoine culturel de l'humanité: un outil pour la paix", organisé dans le cadre de la chaire Unesco du droit international de la protection des biens culturels (UNIGE), dont le professeur Marc-André Renold est le titulaire. Elias Sanbar, poète, essayiste, politicien, fit, au titre d'ambassadeur de Palestine auprès de l'Unesco, une brillante présentation du classement au patrimoine mondial du premier monument de Palestine à entrer dans ce cénacle: l'église de la Nativité de Bethléem.



Si on ne le savait pas encore, Sanbar nous a magistralement appris hier que l'accession au statut de patrimoine mondial et l'attribution du sacro-saint label Unesco sont choses éminemment politiques. Et, a fortiori, s'agissant d'un incontestable monument d'importance universelle, comme c'est le cas de l'église de la Nativité de Bethléem, située en territoire palestinien, ... Pour avoir abrité la Sainte Famille et l'enfant Jésus, cette église est, aux yeux du monde et du monde chrétien, un lieu qui mérite une absolue protection et pérennité.

Elias Sanbar nous a expliqué dans quel état de dégradation était tombés cette église et ses trésors faute d'entretien et quelle était l'urgence de sa restauration. Pour classer au patrimoine mondial ce monument, encore fallait-il que la Palestine fût un état-membre de l'Unesco. Ce furent donc à la fois le dossier de l'adhésion de la Palestine comme état et le dossier de classement d'urgence de l'église de la Nativité qui furent présentés à l'Unesco. Une fois l'acceptation de la Palestine comme état (et non comme territoire) au sein de l'Unesco, s'ensuivit une longue et complexe procédure, sorte de chemin de croix semé de clous, pour faire accéder le monument au statut de patrimoine mondial.

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Otage de la politique, le monument faillit bien faire les frais des pressions exercées de toutes parts et en sous oeuvre. Car classer cet objet, c'était aussi par là-même reconnaître des frontières à l'état palestinien (celles de 1967). Un jeu souterrain d'intrigues d'ambassadeurs auprès de l'Unesco tenta de saper la procédure de classement. L'ICOMOS (Conseil international des Monuments et des Sites) préavisa négativement contre les conclusions de l'expert qui s'était rendu sur place: il n'y aurait eu aucune urgence à instruire le dossier ...! Grâce à sa détermination et à son engagement la Palestine réussit finalement à franchir les innombrables obstacles et obtenir gain de cause, ce dont on ne peut que se réjouir, connaissant les inégalités de traitement entre le Nord et le Sud et s'agissant, de surcroît, du cas palestinien. Même s'il faut bien admettre aussi l'instrumentalisation faite par la Palestine de ce patrimoine.

Fort de ce premier succès, Elias Sanbar a conclu son exposé en annonçant les prochains objets que la Palestine souhaite faire entrer au Patrimoine mondial: notamment la ville de Jéricho, l'église St-Hilarion à Gaza, un port romain ...des sites qu'il a décrit en poète, mais dont on aurait bien aimé constater la splendeur, l'ancienneté et le caractère exceptionnel (la fameuse outstanding value du patrimoine mondial) à travers des images, comme du reste de l'extraordinaire mosaïque de pavement de l'église de la Nativité.

On l'aura compris la matérialité architecturale et artistique de ces chefs d'oeuvre n'est pas ce qui intéresse en priorité Elias Sanbar. Ne s'est-il pas moqué gentiment des communautés religieuses jalouses de l'authenticité de l'église de la Nativité ? S'il semble certain que l'église sera entre les bonnes mains de restaurateurs italiens, auxquels on a confié les travaux d'expertise préliminaires, peut-on en dire autant de la rénovation du vieux Bethléem, engagée dans la foulée et avec les deniers d'un milliardaire palestinien? Car le classement au patrimoine mondial a aussi ses effets pervers, comme on ne le sait que trop bien maintenant, sur les lieux qu'il entend protéger. C'est trop souvent la porte ouverte à la touristification de masse, à la dénaturation des sites et à la "plastification" des monuments ... Mais de cela, ceux qui instrumentalisent le patrimoine ne veulent pas trop entendre parler.

Pour terminer, rappelons que toutes ces questions sont celles qu'aborde dans depuis longtemps le Master avancé en Conservation du patrimoine et Muséologie des Universités de Genève, Lausanne et Fribourg, une formation qui s'adresse en priorité aux archéologues, historien-ne-s de l'art, architectes, tant s'agissant du patrimoine quotidien et local que des highlights du patrimoine mondial. Les deux choses sont indéfectiblement mêlées.

 

 

 

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