01/07/2016

Ceci n'est pas un ensemble

Jamais la tension n’a été si vive entre défenseurs du patrimoine et du paysage urbain de la Ville et du Canton de Genève, qui défendent le respect du cadre bâti et paysager dans un but idéal et désintéressé, d’une part, et promoteurs immobiliers et propriétaires, qui âprement partent en procédures pour gagner m2 et loyers, d’autre part. La mise en place de la loi sur les surélévations en 2006 amendée en 2008, sans doute une grave erreur au vu des réalisations et tentatives qui prolifèrent sur tous les immeubles qui ne bénéficient pas d’une protection, a engendré une spirale qu’il semble difficile d’arrêter.


Pire, on assiste à des tentatives répétées des milieux immobiliers pour démanteler l’utile et mince arsenal de protection du patrimoine, patiemment mis en place depuis les années 1980, pour parvenir à des zones de quasi non droit où tout semble permis. C’est au détriment du paysage urbain de la Ville de Genève, si maîtrisé jusqu’au début des Trente Glorieuses, et caractérisé par ses quartiers différenciés selon une géographie architecturale et urbaine en oignon, qui s’est méthodiquement constituée couche après couche selon des règles précises. Genève c’était le périmètre de la Vieille Ville au centre, puis les quartiers fazystes, pris sur les anciennes fortifications, l’encerclant, enfin les implantations plus modernes en périphérie, avant ou avec les domaines péri-urbains et la campagne genevoise. 

Présentement c’est le cas de l’arrêt du 23 février 2016 par la Chambre administrative de la Cour de Justice qui nous occupe; il concerne l’ensemble Ms-e 152 qui se trouve sur le plateau de Florissant entre les rues Léon Gaud, Jules Crosnier, Athénée, Gaspard Vallette,  Florissant et Contamines. Il est constitué d’immeubles bourgeois conçus par différents architectes qui ont marqué le paysage genevois d'importantes réalisations, comme Léon Bovy, Haas et Albrecht, Perrin et Portier, Louis Vial, Paul Eugène Henssler, entre les années 1912 et 1939. Ce morceau de quartier obéit à un plan d’ensemble qui précise les alignements, les gabarits (du reste élevés dès l’origine eu égard aux rues relativement étroites, si l’on excepte la route de Florissant), le rapport de l’immeuble à la chaussée par le biais de murets et jardins. Cet ensemble a été identifié comme un ensemble digne de protection au titre de la loi Blondel (1983).

Extension Sud du plateau des Tranchées dont le développement résidentiel s’opère au lendemain de la démolition des fortifications, Florissant est de manière générale un quartier résidentiel privilégié, qui s’est développé progressivement avec ordre et dont la planification raisonnée résulte en une harmonieuse répartition entre espaces vides souvent verts et espaces bâtis, même si actuellement on assiste à une densification qui menace un fragile équilibre. Le skyline, tel que défini par Kevin Lynch dans The image of the city (Cambridge, 1960), participe pleinement à garantir le caractère homogène de ce secteur et contribue à sa qualité particulière, le reflet d’un urbanisme raisonné, soucieux de qualité de vie plus que de rendement foncier.

Le bureau Domulor architectes SA, désireux d’entreprendre une surélévation des nos 14-16, route de Florissant, a engagé une procédure judiciaire à rebondissements de laquelle il est sorti victorieux avec l’appui de Maître Bellanger. Il en résulte que les immeubles incriminés ne feraient pas partie d’un ensemble … Et ceci, parce qu’ils n’ont pas la même architecture que leur voisins. Dans ce cas on pourrait pareillement porter atteinte aux immeubles haussmaniens des grands boulevards parisiens dont chaque spécimen est différent de son voisin ! Ce qu’on se garde bien de faire, François Loyer ayant consacré ce patrimoine à travers des ouvrages qui font autorité, tels Paris XIXe - L’immeuble et la rue (1987).

14-16 Florissant.JPG

Genève commence à se réveiller de sa torpeur et a la gueule de bois : elle réalise l’étendue des dégâts de cette main basse sur la ville. Que la profession ne veuille point admettre que les immeubles auxquels elle s’attaque sont terminés, sauf à estimer que nous soyons dans une situation de crise qui obligerait à surélever pour loger des sans-abris (comme ce fut le cas lors des deux Refuges endurés après le Réforme), cela est grave. Sciemment, intentionnellement, méthodiquement des maîtres d'oeuvre et des maîtres d'ouvrage portent tort à la production de leurs aînés et péjorent en toute conscience la qualité architecturale et urbaine de Genève. Avec des complicités partout, jusque dans les services de l’Etat et dans les commissions consultatives attachées au DALE, comme la Commission des Monuments, de la Nature et des Sites.

On nous promet un remède http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/ville-etat-signen..., mais le mal est déjà fait.

18:32 Publié dans Archi, Patri | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : surélévations, genève, 14-16 route de florissant, domulor | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

bravo, et merci pour cet état des lieux, d'un style si agréable à lire.
bien qu'ici certains jeunes archi diplômés se sont détournés-dégoûtés de la situation, on ne se lasse pas de lire vos infos de fond et milles détails

Écrit par : divergente | 01/07/2016

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