12/07/2017

Vous m'en mettrez 20%

Entrepris en septembre 2015 par le Département de l'Aménagement, de l'Equipement et du Logement, le Recensement architectural du Canton (RAC) prétend recenser sur l'entier des communes genevoises le patrimoine architectural digne d'intérêt. Plusieurs équipes d'historiens de l'art et d'architectes travaillent donc depuis bientôt deux ans pour ratisser le canton, visiter, photographier, documenter, renseigner, faire l'historique d'un très grand nombre de bâtiments qui étaient passés entre les gouttes des nombreux recensements et inventaires menés jusque là. Le budget nécessaire à cette entreprise si utile et si nécessaire est prélevé du fonctionnement de la Direction de l'Urbanisme, dont on se dit qu'elle a tout intérêt à connaître l'état détaillé du territoire et du bâti avant même de tracer la première ligne d'un plan d'aménagement quel qu'il soit.


La tâche est passionnante et difficile. La recherche historique amène à d'incroyables découvertes qui enrichissent considérablement l'histoire de l'architecture locale. Des nouveaux noms d'architectes sortent, des entrepreneurs se révèlent être de surprenants constructeurs. Des opérations immobilières méconnues apparaissent, des quartiers entiers de villas voient le jour aux côtés des ensembles d'immeubles. Tout ce savoir est enregistré sur une base de données qui contient déjà une mine d'informations. Laquelle permettra de réécrire l'histoire de l'architecture à Genève.

Puis vient ensuite le temps de donner des valeurs à ce patrimoine documenté. Cela devrait se décider sur l'intérêt architectural, l'intérêt urbanistique, l'intérêt historique, toutes choses assez difficiles à établir et qui mériteraient d'être discutées finement par des spécialistes aux connaissances larges et à la culture architecturale locale quasi infaillible. Car il s'agit d'évaluer des objets réalisés à différentes époques, dans différents "styles", de différentes techniques, par différentes mains. En soi ce patrimoine n'est pas absolument comparable ni interchangeable. Les objets que l'on aura décidé de ne pas retenir seront, dans une conjoncture telle que la nôtre, irrémédiablement condamnés à court ou moyen terme.

Or, à quel dilemme sont confrontés les recenseurs? Les consignes qui proviennent de l'Administration sont précises. Le patrimoine qui recevra les valeurs "intéressant" et "exceptionnel" ne doit pas excéder 20% par commune. L'approche mise en place par on ne sait qui du reste (quelque deus ex machina de la Direction de l'Urbanisme?) est purement quantitative. Arbitrairement on décide qu'il n'y aura pas plus d'un cinquième de tout ce qui est bâti digne d'être épargné. Deux ans plus tard, l'absurde de cette décision ne fait que de se confirmer.

Alors que la planète se vide de ses espèces animales et qu'on déplore une consternante diminution de la biodiversité, voilà qu'on s'applique pareillement à décimer l'héritage bâti qui nous vient de nos prédécesseurs, persuadés que l'on est de faire mieux aujourd'hui. Pire encore, de cette peau de chagrin que devient le RAC, on s'efforce de ne pas même tenir compte du fatidique pourcentage. On émarge encore vite, et tant qu'on le peut, en accélérant des procédures à tout va, dramatiquement, sans tenir compte des premiers résultats du recensement, comme les poules continuent encore de courir quand on leur a coupé la tête.

Poules et poulets, remettez vos têtes sur votre plumage, et prenez donc le temps de réfléchir sans attenter davantage au bien commun. Genève est en train d'y perdre ce qu'il lui reste d'attractivité. C'est un moratoire qui s'impose maintenant, tout de suite!

 

 

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