28/11/2018

Et tout est aspiré dans un grand souffle

Tandis que tombent les feuilles mortes, les souffleurs à feuilles s'activent, accablent nos tympans, éradiquent le peu de biodiversité qui nous reste. Engins de nettoyage, ce sont aussi des engins de nuisance et de mort. L'Office fédéral de l'environnement ne précise-t-il pas sur son site internet: "Les souffleurs et aspirateurs de feuilles mortes – avec ou sans broyeur – facilitent l’entretien des parcs et jardins en automne. S’ils sont efficaces, ces appareils présentent cependant des inconvénients au plan écologique. Ils utilisent de l’énergie et sont source de nuisances sonores pour les riverains. De plus, les coléoptères et autres insectes présents dans les tas de feuilles mortes ne survivent pas à l’aspiration et au broyage." (https://www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/themes/bruit/info-...). N'épiloguons toutefois pas ici sur le râteau dont l'actualité internationale vient de s'emparer à propos de la Californie ... Mais, alors que les souffleurs s'énervent à éliminer, jusqu'à la dernière, les feuilles mortes, le souffle autrement destructeur de la densification, dictée par le Plan Directeur Cantonal 2030, aspire goulument notre paysage et notre tissu social, qui disparaissent comme coléoptères et autres insectes.


Il y a deux ans a été créée une page Facebook qui se voulait une antidote, la page Contre l'enlaidissement de Genève de son nom de guerre, un nom délibérément polémique et qui renvoyait à d'analogues débats tenus au début du XXe siècle à Genève et en Suisse. Créer Contre l'enlaidissement de Genève était un hommage sotto voce à la notion d'enlaidissement forgée par les frères Guillaume et Edmond Fatio et par Marguerite Burnat-Provins, artiste pionnière et engagée, à l'origine de la Ligue pour la Beauté, qui allait devenir plus tard le Heimatschutz, alias Patrimoine Suisse. C'est à cet ancrage, pris au second degré, que Contre l'enlaidissement de Genève faisait allusion pour qui aurait encore de quoi le décoder. Mais, à l'évidence, même au sein de Patrimoine Suisse, cette mémoire-là a disparu. Plus personne pour saisir l'épaisseur de culture locale de la formule!

Marguerite Burnat-Provins - Autoportrait

Marguerite Burnat-Provins

L'absence de culture commune est bien ce qui fait problème aujourd'hui dans le champ de l'architecture et du patrimoine. Derrière quelle bannière se rallier dès lors que le patrimoine architectural s'est divisé avec la survenue d'une catégorie à part, celle du patrimoine moderne et contemporain (sous l'égide d'une instance internationale du doux nom de Docomomo), créant un clivage préjudiciable à la cause et à ses adeptes? La réconciliation se fait attendre ... Dès lors comment s'extraire de cette querelle de spécialistes, parfois sectaires et doctrinaires? En redonnant au citoyen lambda une occasion de livrer son point de vue relativement à la beauté. Une beauté qui ne soit pas seulement celle d'initiés, mais une beauté de tous et pour tous, un "patrimoine pour tous", selon la devise de l'Office fédéral de la culture en cette année 2018, consacrée à la culture du bâti https://www.patrimoine2018.ch/. Une beauté qui ne soit de surcroît pas qu'architecturale, mais aussi paysagère, environnementale, d'atmosphère ... et même une beauté morale et éthique. 

Car deux ans plus tard, deux ans après la création de la page Facebook Contre l'enlaidissement de Genève, devant le piteux état dans lequel se retrouve notre canton, c'est, davantage que la laideur esthétique, la laideur morale et procédurale qui saute aux yeux des habitants désarmés. Le souffle du PDC 2030 n'épargne rien de ce qui a fait Genève belle et particulière. De tous ses décibels et sans respect aucun pour quelque forme d'écologie et de durabilité que ce soit, le souffleur PDC 2030 arrache l'herbe et les vieux arbres des anciens jardins, bouscule l'ordre de quartiers établis, fait aveuglément abattre des maisons qui ont du prix, et, ce qui est probablement plus grave, déchire le tissu social, déplaçant des habitants comme des tas de feuilles mortes et générant des migrations de l'intérieur.

Le plus laid moralement de ce souffle, c'est l'haleine des promoteurs assoiffés, tapis derrière d'implacables Plans localisés de quartiers (PLQ) et parfois venus de loin pour guetter le bon coup. Faire des affaires juteuses sur le dos des résidents, qui, avec leur maison, leur lopin arboré, leur ancienneté sur le territoire appartiennent de plein droit à Genève. D'intimidantes séances organisées par les services publics, les plaintes muselées, les recours rejetés. Avec l'appui des juges du Tribunal administratif, de la Commission de recours, et jusqu'au Tribunal Fédéral ... "La raison du plus fort est toujours la meilleure" pour citer La Fontaine. Et les loups d'emporter les agneaux dans leur gueule, moyennant quelques pièces d'or. C'est donc en toute légitimité que s'opèrent, sous l'égide de nos représentants souffleurs et broyeurs, les exactions à l'encontre des coléoptères patrimoniaux, et autres beautés paysagères et morales, aspirées dans le grand souffle.

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Commentaires

Contre la méchanceté, la laideur et le mauvais goût vous ne pouvez rien! L'époque est à la destruction massive, aux grands cataclysmes, voyez ce que les gens écoutent aujourd'hui, "le rap" ce n'est que du bruit, des rythmes assourdissants et abrutissants, alors que l'on attend de la musique une belle émotion, un divertissement, un îlot de calme, là c'est le contraire et c'est totalement contrôlé par des machines! Le sensible n'a plus sa place nul part! Restons à distance ou fuyons! On est loin de la cabane primitive et idéal de Laugier ou de Thoreau, la nouvelle cabane est en béton et c'est un bunker!

Écrit par : Dominique Degoumois | 23/11/2018

Une société capable de mettre autant de détermination à détruire son environnement effacer l'histoire et les espaces qui ont fait son succès, maltraiter pareillement ses résidents est malade pour ne pas dire en bout de course. Nos autorités n'ont pour toute vision d'avenir que le court terme et la croissance. Aucune bienveillance dans la gestion d'une population et d'un espace. le pire peut survenir et il est en route.

Écrit par : christian | 24/11/2018

Excellent plaidoyer, Madame, merci.

Vous qui êtes dans la recherche, la réflexion et l'enseignement en matière de patrimoine, qui êtes ou avez été proche des institutions (CMNS et autres ?), que préconisez-vous pour un changement effectif du rapport à notre environnement ?

Peut-être n'aurez-vous pas lu mon papier : *A Genève et ailleurs, pour un bâti de qualité" (TdG 30.10.18, page 2 "Opinions"). J'évoquais la voie de l'éducation en matière de "culture du bâti". Qui ne pourrait, évidemment, ne porter des fruits que sur le long terme. Peut-être trop tard...

Cordialement.

Écrit par : Roland Meige | 26/11/2018

Un remarquable état des lieux, formulé avec raffinement.
Sur le blog de Roland Meige (voir http://rolandmeige.blog.tdg.ch/archive/2018/11/23/effondrement-s-295699.html), Daniel fait l'éloge de la Décroissance. Le fond du problème ne réside-t-il pas là: la croissance, la croissance, toujours la croissance - une croissance qui va de pair avec l'augmentation exponentielle des déficits budgétaires des collectivités publiques?
De l'avis de beaucoup, on fonce droit dans le mur. Est-il encore possible d'échapper à cette spirale infernale? Si oui, comment? Par la conclusion (sous l'égide de l'ONU, par exemple) d'un traité international qui serait déclaré de droit impératif pour l'ensemble des États de la planète, sous peine de sanctions graves?
Mais comment faire entendre raison aux Trump, Poutine et autres Xi Jinping?
Et qui prendra l'initiative?
Mais j'y pense, tout à coup: pourquoi la Suisse ne la prendrait-elle pas, cette initiative? Ce serait bien dans l'esprit de sa tradition, non?
L'idée me vient d'une pétition demandant au Conseil fédéral de prendre une telle initiative et de faire des propositions concrètes é la Communauté internationale. Quel(s) parti(s) politique(s) serai(en)t d'accord de s'engager dans une telle démarche?
Je rêve, bien sûr. Mais les grandes réalisations n'ont-elles pas toujours commencé par des rêves jugés au départ un peu fous par beaucoup?

Écrit par : Mario Jelmini | 26/11/2018

Cher Monsieur Meige, votre billet de blog n'est pas passé inaperçu et nous l'avons aussitôt relayé sur notre page Facebook Contre l'enlaidissement de Genève où il y recueilli un certain écho. La culture est une chose, la financiarisation de l'encombrement du territoire une autre. C'est le système qui doit changer. Et probablement, comme le préconise Monsieur Jelmini, un changement à 180 degrés et le stop immédiat d'une croissance insoutenable. Ce qui est le plus rageant, c'est que la Suisse et Genève en particulier avaient tout ce qu'il fallait pour se projeter directement dans l'ère du vrai développement durable: un rapport particulier à la nature, une culture architecturale et urbaine de la mesure, … avant que ne se précipite le cheval de Troie prédateur de l'ère globale.

Écrit par : Leïla | 26/11/2018

Quelle héroïne, quel héros sauveront l'automne des souffleuses à feuilles et l'hiver des canons à neige ?

Écrit par : Otto Matthik | 29/11/2018

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