Que dit-on quand on dit "restauration à l'identique"? En marge de l'incendie de Notre-Dame de Paris

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Passée l'hébétude dans laquelle nous ont plongés les images en boucle de l'effroyable sinistre de la cathédrale Notre-Dame de Paris, surgit aussitôt la question cruciale de la reconstruction. Et aussitôt les habituelles bisbilles entre défenseurs d'une "restauration à l'identique" ou partisans d'une intervention créative qui ajoutera à l'histoire séculaire de l'édifice la strate historique du XXIe s. Depuis sa fondation en 1163 et l'achèvement du premier chantier en 1272, l'édifice a connu, il est vrai, de multiples vicissitudes et rénovations. Vandalisée pendant la Révolution française, Notre-Dame sera réhabilitée sous Napoléon I qui choisit d'y effectuer son sacre comme empereur. En 1830 le roman de Victor Hugo catalysera la grande "restauration" d'Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Antoine Lassus entreprise à partir de 1843 et qui imprimera une marque forte à l'édifice.

projet de flèche, Viollet-le-Duc, Notre-Dame

BNF, Projet de flèche de Viollet-le-Duc pour Notre-Dame
Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle. 1866

Nous étions nombreux à voir hier avec effroi tomber la flèche de Notre-Dame qui constituait justement l'une des restitutions majeures faites à la cathédrale par Viollet-le-Duc. Admirateur inconditionnel du moyen âge et de ses productions architecturales qu'il connaissait mieux que quiconque, Viollet-le-Duc se basait pour ressusciter cet élément sur ce qu'il avait pu retrouver des traces de l'ancienne flèche de 93 mètres démantelée au XVIIIe siècle. Se posant en une sorte de continuateur de l'oeuvre des maîtres-maçons médiévaux, il reconstituait la galerie des rois et inventait un peuple de chimères et gargouilles d'après ce qu'il connaissait d'autres édifices gothiques.

Notre-Dame de Paris fait partie de l'ensemble des Berges de la Seine classé au Patrimoine Mondial en 1991 et caractérisé globalement ainsi: "Du Louvre jusqu'à la tour Eiffel, ou de la place de la Concorde au Grand Palais et au Petit Palais, on peut voir l'évolution de Paris et son histoire depuis la Seine. La cathédrale Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont des chefs-d'œuvre d'architecture. Quant aux larges places et avenues construites par Haussmann, elles ont influencé l'urbanisme de la fin du XIXe et du XXe siècle dans le monde entier." (https://whc.unesco.org/fr/list/600) On ajoute un peu plus loin : "L’ensemble du bien jouit de protections légales du plus haut niveau (code du patrimoine, code de l’urbanisme, code de l’environnement). Le bien est dans un site inscrit, et comprend en outre six sites classés, notamment l’Esplanade des Invalides ainsi que le Champ de Mars et les jardins du Trocadéro. Au titre des Monuments historiques, tous les grands monuments sont classés en totalité."

Que signifie le classement d'un monument de cet âge dans sa totalité si ce n'est la concrétisation d'une reconnaissance de ses exceptionnelles qualités architecturales, artistiques, esthétiques ...? L'UNESCO précise du reste que la cathédrale Notre-Dame et la Sainte Chapelle sont tenus pour des chefs-d'oeuvre d'architecture. Or une partie d'un de ces chefs-d'oeuvre s'est désormais évanouie dans les flammes. Une fois les expertises techniques faites et l'évaluation précise des dommages, quelle sera la décision prise? Celle de restaurer l'édifice, c'est-à-dire de le réparer à l'aide de tous les documents que l'on possède, de tous les savoir-faire et de tous les corps de métier, afin de lui redonner l'image iconique mondialement célèbre d'avant le sinistre? Ou au contraire, comme certains du sérail ne pourront s'empêcher de penser, faire voir la catastrophe dans sa chair de pierre en changeant délibéremment l'image pourtant consacrée par la nomination au patrimoine mondial?

Qu'on ne se trompe pas, refaire, même "à l'identique" c'est quand même refaire. L'authenticité matérielle s'est envolée en fumée et personne ne pourra resscusciter la "forêt" de poutres du XIIe et XIIIe s. Mais l'icône de Notre-Dame par transsubstantiation (sans malice de ma part) passera à la postérité dans l'identité formelle, qui a justifié le classement au patrimoine de l'humanité. La question se joue ici entre deux idéaux platoniciens : beauté ou vérité (voir à ce propos De l'harmonie au pastiche, Beauté ou vérité: deux attitudes face au patrimoine  https://archive-ouverte.unige.ch/unige:19336)

La doxa en matière de restauration se renégocie à chaque occasion, selon l'état du bien subsistant, selon les facteurs économiques, selon les expertises des spécialistes, selon la volonté politique surtout. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale l'Allemagne s'est lancée dans des reconstructions "à l'identique" de grande envergure, la Frauenkirche de Dresde étant l'un des jalons majeurs. Au lendemain de l'incendie qui a ravagé le Kappelbrücke de Lucerne en 1993, la Ville prenait la décision de le reconstruire "à l'identique". Telle était aussi la décision des autorités vénitiennes au lendemaine de l'incendie d'un des plus prestigieux théâtres au monde, celui de la Fenice.

Plus des deux tiers du plus vieux pont de bois d'Europe étaient partis en fumée dans la nuit du 17 au 18 août 1993.

L'incendie du Kappelbrücke à Lucerne en 1993

Commentaires

  • Merci, Madame, pour vos réflexions et exemples qui montrent bien les enjeux de cette future restauration

  • A l'époque de la construction de la charpente de Notre-Dame, le chêne était coupé entre 150 et 200 ans avant d'être ouvragé, il était notamment immergé pendant 25 ans dans les étangs des environs, puis sécher pendant des décennies, où trouverons-nous des bois de cette qualité ?

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