Patri & Archi

  • Comment s'évanouit le patrimoine architectural

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    A partir d'une petite histoire vraie dans un village "protégé" du Genevois                                                                                                                                               

    C’est avec stupéfaction que j’ai constaté la semaine dernière que mon jeune nouveau voisin, au demeurant fort sympathique, avait éventré la façade de la maison de feue Léa G., du côté jouxtant ma propre parcelle. Rien, lors des discussions que j’avais eu l’occasion d’avoir avec lui, ne laissait présager ce massacre. Il parlait avec émotion des murs de 300 ans d’âge. Je ne pensais pas que c’était pour les démolir.

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    Lorsqu’au printemps 2020, pendant le confinement, j’ai reçu des photos montrant la destruction de la partie opposée de cette même façade et que je m’en suis inquiétée, la réponse que j’ai alors obtenue était que cette première atteinte était autorisée, la façade ayant subi à cet endroit des transformations au XXe siècle. Cela m’a alors un peu rassurée, mais pas tout à fait convaincue. Même une partie de façade du début du XXe siècle, réalisée avec les matériaux et savoir-faire traditionnels, a, à mon sens, de la valeur dans un village protégé.

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    La maison de feue Léa G. était une maison encore très authentique, ayant conservé sa structure intérieure avec planchers en bois et ses façades, quand bien même les occupants précédents avait cru bon transformer fondamentalement la cour en la bétonnant et en abattant le beau mur à cadette arrondie qui séparait du côté cour ma propriété de la leur et ajouter un (ou plusieurs) velux sans autorisation. Cette famille à peine partie, la voilà remplacée par un jeune et sympathique vandale, qui a la langue bien pendue, qui pense maîtriser le projet architectural et surtout l’intervention dans l’ancien, une chose si délicate.

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    Comment se fait-il qu’on puisse en arriver là dans un village qui se trouve accompagner un important château de la fin de la Renaissance, lui-même monument classé ? Où sont les erreurs d’aiguillage fatales qui provoquent un tel dérapage ? Lorsque j’ai acquis un bien en 1992, c’était parce que ce village, un peu endormi, avait beaucoup de charme et on prétendait qu’il était « protégé » d’une certaine manière au titre de périmètre du château (la loi des 500 m. tant discutée depuis). Je pensais garanti un avenir dans un environnement ancien et charmant relativement sous contrôle.

    Etre spécialiste d’un domaine et être propriétaire étrangère d’un bien immobilier dans un village ont toujours pour moi été deux choses distinctes. Quand bien même j’ai appliqué à la propriété, dont je m’étais rendue acquéreuse, les règles que j’ai professées dans l’académie, il n’était, bien entendu, pas question pour moi d’essayer de vouloir imposer ces principes aux autres, puisque je n’avais aucune autorité pour le faire. Et, 28 ans plus tard, je m’en veux infiniment de n’avoir pas essayé, de n’avoir pas fait plus de pédagogie auprès des responsables.

    Car le village ne s’est pas embelli pendant toutes ces années où la valse des propriétaires successifs et de leurs interventions successives, peu ou pas maîtrisées, ont entrainé mille et unes déprédations. Cela va des fautes de goût plus ou moins réversibles (et c’est un moindre mal) comme enduits complètement ratés et faux joints extérieurs, apparition de murs de clôture en bois ou parpaing sans obéir à aucune ligne directrice, ajouts de balcons métalliques achetés dans quelque Bricorama ou de structures en bois démesurées, remplacement de portes et fenêtres en bois par des portes et fenêtres métalliques, etc., aux atteintes irréversibles comme démolitions et reconstructions partielles, agrandissements clandestins des ouvertures, occupation des combles et leurs impacts en toiture, etc.

    Toucher à la substance du gros œuvre des maisons anciennes est une atteinte grave et irrémédiable. Les murs de boulets et de pierres de taille constituent véritablement l’ossature substantielle du village et, lorsqu’on décide de remplacer ces vieux murs centenaires par des murs en parpaings de béton, il s’agit d’une atteinte fondamentale dont il faut bien mesurer tous les tenants et les aboutissants avant même le premier coup de marteau-piqueur. Et il faudrait surtout le faire en déposant une demande d’autorisation de démolir et reconstruire en bonne et due forme.

    Le plus triste de toute cette sarabande est de constater la vitesse de rotation des propriétaires qui s’en prennent à ces bâtiments centenaires et les malmenant pour les abandonner aussi vite. Il s’agit parfois d’un « premier achat » qu’on revendra dans la foulée et, dans ce cas, il paraît d’autant plus inadmissible de « fermer les yeux » sur des atteintes graves qui péjorent à tout jamais le bien immobilier et lui font perdre toutes ses qualités initiales de bâtiment ancien. Pourquoi acquérir un bâtiment tricentenaire si c’est pour le travestir en maison moderne et détruisant sa substance et en faire un bien qui se mesure à l’aune des critères contemporains en appartements de 60 ou 80 m2 ? En encore, si tout cela se faisait sans atteinte aux façades et aux gabarits et avec les conseils d’un spécialiste des monuments historiques. Il y a à l’évidence un gros malentendu que des directives claires de la mairie et des monuments historiques, brandies au moment de l’achat ou aussitôt après, pourraient peut-être aider à dissiper dans l’intérêt de la mise en valeur du noyau villageois.

    C’est bien volontiers que je m’entretiendrai avec Monsieur le Maire et ses Conseillers administratifs dans l’intérêt de la défense du caractère historique du village. L’architecture ancienne est un bien trop précieux pour qu’elle puisse être dilapidée n’importe comment par des intervenants sans compétences dans le domaine. Et remplacée par des faux semblants qui ne sont plus porteurs ni de sens ni d’histoire. Sans quoi, notre village "protégé", qui compte encore quelques belles maisons « dans leur jus », ne sera bientôt qu’un village sans charme et sans intérêt aucun, son château ayant lui-même subi des interventions discutables par le passé.

                                                                                                                        

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  • Le patrimoine bâti entre le marteau de la croissance et l'enclume du basculement du monde. Commentaire critique par Leïla el-Wakil, Genève

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    Texte publié dans bfo-journal, 4-2018, pp. 21-27 http://bauforschungonline.ch/sites/default/files/publikationen/bfo-journal_4.2018_el-wakil.pdf

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  • Les étés genevois des machines à broyer

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    Marcel Duchamp était, selon ses propres dires, fasciné par les machines d’une chocolaterie à Rouen, qu’il voyait fonctionner à travers la vitrine en contrebas de la rue où il habitait, ce qui lui suggéra la peinture de précision de l'une d'entre elles qui allait prendre place dans l'une de ses oeuvres les plus célèbres: le Grand Verre. Constituée de trois cylindres, chargés de réduire la granulosité du chocolat, ces machines tournaient implacablement, même à vide parfois. Toute aussi implacable est la machine immobilière locale, nationale et transnationale ..., la grande mécanique internationale qui n'en finit pas de ne pas ralentir et qui broie dans les cylindres de ses bétonneuses les espoirs de toute vie durable et corollairement nos biens, nos souvenirs, notre histoire, nos maisons, nos arbres, nos jardins.

    Cours du 10 novembre 2012 – Page 2 – L'art moderne

                                       (Machine à broyer le chocolat, Marcel Duchamp)

     

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  • Tant de recensements, tant de casse ...

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    De toute la Suisse Genève est sans doute le canton qui s'est le plus multiplié en coûteux recensements et inventaires de son patrimoine bâti avec si peu d'effets. Contrairement à ce que l'on nous fait accroire, l'actuel Recensement architectural du Canton (alias RAC), lancé en fanfare en 2015, n'est pas le premier recensement architectural de Genève. Loin s'en faut! Il n'est que la suite d'une entreprise quinquagénaire qui a mal tourné. Les années 1970' ont vu naître sous l'égide du Département des Travaux publics, le Recensement architectural du Canton [sic], mené par l'architecte Monique Bory, qui ciblait alors particulièrement les villages et leur zone 4B protégée, puis, dans les années 1980' - 90', différents secteurs de la couronne urbaine ou zone 3 B de développement. Tant d'efforts consentis, tant d'argent dépensé, pour tant de casse au final.

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  • Marcher pour les arbres après les Allières

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    Trois cents à trois cents cinquante personnes ont défilé de l'Ile Rousseau, bien bétonnée en 2012 https://www.ville-geneve.ch/themes/amenagement-construction-energie/amenagement-espace-public/amenagements/realisations/rousseau/ jusqu'à la Treille, munies de ce qu'il fallait de pancartes, banderoles, etc. Sauvegarde Genève avait bien organisé la chose suivi par d'autres associations, parmi lesquelles SOS Patrimoine. Contre l'enlaidissement de Genève. Pour certains ce fut la marche d'après Hiroshima, d'après la bombe, d'après l'éradication de la forêt des Allières, dont Genève n'est pas prête de se remettre. Pour d'autres ce fut l'occasion de se rallier, de sortir du bois (qui n'existe plus), de faire un coming out tardif. Pour d'autres encore, plus nouvellement acquis ou conquis à la cause de manifester l'entrain et l'enthousiasme de celles et ceux qui vont encore sauver le monde.

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  • Haro! on entend striduler le grillon

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    Il était une fois un été brûlant sur la route de Chêne à Genève. Le soleil dardait le sol de ses rayons implacables et les dos se voûtaient, tandis que la sueur perlait sur les fronts des jeunes et des aînés. Quittant la touffeur du bitume aigre et réverbérant de la route de Chêne, le groupe s'enfonçait une fois encore dans la profondeur de la forêt des Allières. Les vieux ombrages cajolaient les échines harassées, endolories par les brûlures de l'astre solaire. Chaque pas menait au coeur magique et frais d'une à peine croyable forêt urbaine totalement méconnue du grand public, un havre de paix, d'humus couvert de mousses, de feuilles et d'épines, habité de senteurs herbeuses, de chants d'oiseaux et de stridulements de grillons. Des écureuils s'enhardissaient d'une branche à l'autre des arbres centenaires. Un à un, ils étaient tous passés de l'autre côté du miroir, au Pays de la Maison de pain d'épices et de la sorcière; Hänsel et Gretel allaient leur apparaître pour sûr ... et Alice et le Lapin frénétique qui regarde l'heure ... et pourquoi pas aussi cette héroïne enjuponnée de rose sur son escarpolette?

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    (photo Fränzi Wartmann)

    De mauvais génies s'apprêtaient à détruire ce paradis sur terre. Les explorateurs de cet urbex particulier savaient la dernière heure arrivée, car après s'en être allés trouver le juge, avoir dépensé forte monnaie et été déboutés, le moment tant redouté et apocalyptique s'approchait inéluctablement. Ils avaient eu beau plaider que les responsables avaient failli à leur tâche de protéger le patrimoine, la beauté architecturale et sa rareté, ce qui était absolument vrai, une cour de justice au cerveau absolument bien lavé et essoré dans la grande lessiveuse de l'incontournable densification leur avait rétorqué, comme durant les Trente Glorieuses et sans trembler, que la pesée d'intérêt penchait en faveur de l'absolue nécessité de logements en zone de développement. Les responsables, qui, au sens de la loi, ont la haute surveillance sur notre patrimoine, avaient été blanchis de toute accusation. Le fléau de la balance, c'était certain avait un penchant pour eux, qui ne font que passer et qui pourtant décident l'avenir de plusieurs générations.

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    (photo Fränzi Wartmann)

    L'arrêt de mort du paradis des Allières avait été scellé il y a longtemps, en un temps où la préoccupation de l'évolution de la terre n'émouvait que des spécialistes qui répétaient en vain, sur tous les tons, dans des conférences académiques que nous courrions à notre perte. Le groupe en voulait particulièrement à l'élu cogneur au visage en lame de tronçonneuse et sa bande de coquins, le grand représentant rouge, la députée rose, portant, à la maison comme à la ville, les intérêts de l'urbanisme et les courtisans renifleurs des milieux immobiliers, die Geschwistern W., le grand régisseur ... et le Commandeur ... Car les archers (une poignée d'hommes qui ne sont pas même une fondation) ont beau répéter qu'ils aiment le patrimoine et sauvent la maison Auriol à Choully en s'y installant, ils n'en laissent pas moins disparaître la maison primée en 1900 au concours de façades de Lucien Monfort; ce faisant ils aiment aussi beaucoup l'argent que leur rapportera l'immeuble qui va s'édifier sur la scène de crime des Allières. Eux aussi participent pleinement au désastreux monopoly qui dévalise les habitants catastrophés de tous leurs biens.

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    (photo Fränzi Wartmann)

    Corollairement l'assemblée des députés s'était comme d'habitude prononcée en méconnaissance de cause, sans être allée sur le terrain qu'elle ne connaissait pas, sans avoir apprécié la beauté essentielle et la valeur inestimable des grands arbres, de la faune, des trésors architecturaux en pleine ville. Endoctrinée par l'alibi du logement, elle avait tourné son pouce vers le bas pour la mise à mort du paradis et pressé majoritairement, au nom de la démocratie et de l'indigence de pensée, sur le bouton vert. Les bénévoles associations de sauvegarde du patrimoine avaient été prises en traîtres comme à chaque fois. Dans cette guerre déloyale l'abominable PLQ avait été déposé pendant les vacances d'été. Les yeux pour pleurer le méfait accompli au retour! Tandis que les parties adverses se frottaient déjà les mains ... Faut-il encore parler de justice face à ces agissements? L'ensemble du processus est biaisé aux Allières comme ailleurs.

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    (photo Fränzi Wartmann)

    La réalité merveilleuse des Allières dépassait la fiction. Gretel y a aperçu pour la dernière fois l'écureuil roux et acrobate qui se suspendait au balancier de sa queue duveteuse. Dans cette forêt urbaine enchantée poussaient des bébés chênes, bruissaient des chants d'oiseaux et des stridulements des petits grillons. Ici s'éprouvait pleinement l'énergie du lieu vrombissant de vie. Dans le fond se dressait la maison de pain d'épice dont le balcon ventru attend maintenant l'équarrissage. Ce sanctuaire aurait dû être considéré comme un bois sacré intouchable. Du carquois maléfique des mécréants et des sorciers de ce conte tragique jailliront les flèches empoisonnées qui pétrifieront à tout jamais la magie et tout le vivant. Personne n'est plus dupe, mais tout le monde est otage.

  • Supplique pour un "avenir (radieux)"

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    Tandis qu’affairés les camions remorques et les bétonnières sillonnent le canton de part en part, en maculant le bitume phono-absorbant de sable et de gravats, tandis que les grues claquettent en agitant leurs bras métalliques qui cliquettent, tandis que les entreprises générales, débordées, sous-traitent la tâche au sous-traitant qui brade le mieux les prix, on continue de nous assurer que l’avenir radieux est à ce prix. Pourtant la population, incrédule, souffre et gronde. Car, sous couvert de « mue », c’est au vandalisme le plus brutal qu’assistent impuissants les habitants dépossédés de leur territoire. De quelles perspectives d’avenir les remuements de terre d’un autre âge sont-ils porteurs? Quel rayonnement espère-t-on lucidement voir naître d’anciens quartiers décimés ? Quel récit crédible d’ « avenir radieux » ou d’avenir tout court véhiculer suite aux dévastations commises ?

    Il n’a a pas de mots trop forts pour qualifier la densification imposée d’en haut, dont les contours ont été dessinés par le Plan Directeur Cantonal 2030 (à propos duquel la population n’a jamais été appelée à se prononcer) et les moyens d’y parvenir. Les espoirs mis dans l’élection d’un Conseiller d’Etat du parti des Verts, que les électrices et électeurs pouvaient légitimement penser acquis à la cause environnementale, et qui par conséquent eût pu être le garde-fou d’une politique ultra-libérale portée par ses prédécesseurs, ont immédiatement été réduits à néant. Comment résumer ce chapitre genevois de la légendaire démocratie suisse après trente mois d’activité activiste, qui nous laissent un (dé)goût amer ?

    A chaque épisode son lot de pas de travers. A chaque dossier remis en question, sa fin de non-revoir et de non-recevoir. Aux démarches entreprises par les contestataires, les pétitionnaires, les référendaires et autres recourantes et recourants, la marche en crabe des décideurs et de leurs escouades juridiques. Comme chacun devrait bien le savoir, « la loi du plus fort est toujours la meilleure » ; le droit est du côté des promoteurs. Toute les tentatives d’oppositions sont déboutées, mises en pièces, retournées aux expéditrices. Les doléances arrivent trop tard, la CMNS n’est que consultative, le PLQ est adopté, les décisions sont prises, il y a eu pesée d’intérêts (toujours du même côté), vous n’avez pas la qualité pour agir, et si vous l’avez, c’est non quand même, l’argent est engagé, il y a des droits à bâtir. Jamais la vox populi n’aura pareillement été bafouée, jamais le peuple ne s’est senti autant largué par ses élites : abruti par toute cette violence, désespéré de la rapidité avec laquelle se meu(r)t son monde, il oscille entre abattement et tristesse lorsque tombent un à un les repères qui ont balisé son chemin (de vie).

    Le rythme des opérations s’est accéléré, tandis que Contre l’enlaidissement de Genève demandait un moratoire d’une année en 2017, le temps de mettre à plat tous les projets d’importance concernant le territoire genevois et de soupeser leur bienfondé. Rien à faire pour stopper ou ralentir l’effrénée machine immobilière. Chaque jour amène son lot de destructions et d’abattages au grand dam des riverains. Tandis que le martinet noir est en voie d’extinction sur notre territoire, on s’apprête à bétonner les rares et précieuses poches de verdure urbaines qui subsistent et que l’urgence climatique imposerait de conserver au titre de havres de biodiversité en symbiose avec une diversité architecturale qui détermine la qualité de notre tissu culturel.

    Bizarrement c’est l’évaluation même du patrimoine qui semble avoir du plomb dans l’aile. Alors qu’on devrait en toute logique ajouter à la valeur des bâtiments, leur valeur d’ensemble dans un quartier, la valeur de la végétation les accompagnant, on décrète qu’un arbre exceptionnel se mesure au périmètre de son tronc et qu’un bâtiment exceptionnel s’évalue au nom de son architecte. La sous-évaluation du patrimoine prémoderne de villégiature est inversement proportionnelle du prix du m2 constructible. Le Recensement Architectural du Canton (RAC), lancé en 2015, revoit à la baisse moult résultats de recensement antérieurs, notamment ceux du Recensement architectural de la périphérie urbaine (RAPU). Comment expliquer qu’un bâtiment perde de la valeur avec les années ? Comme les vins, le patrimoine s’est de tout temps bonifié avec le temps ; c’est ce qu’a démontré toute l’histoire des recensements architecturaux jusqu’à notre égarement actuel.

    Aux yeux de la loi l’urgence climatique devrait être le fait nouveau d’importance indiscutable à prendre en considération dans l’aménagement d’un territoire et la gestion de son patrimoine bâti, paysager, naturel, animal et humain. L’alibi du logement a eu bon dos pour légitimer le carnage du territoire. Plus personne n’est dupe que cet urbanisme d’affairistes n’a rien de philanthropique.  Logeons dans les presque 500.000 m2 de bureaux vides (les Genevois avaient voté pour), logeons dans les logements vides, favorisons l’échange de logements plutôt que de prendre en otages les locataires. Qui aujourd’hui pour décemment soutenir en son âme et conscience que la politique du bulldozer et la densification massive sont la promesse d’un avenir radieux, d’un avenir tout court ?

    Le coût humain des opérations de délogements a-t-il seulement été mesuré ? Qui peut s’arroger le droit de déplacer une partie de la population ? Par intimidation, par harcèlement parfois même. Qui peut légitimer le fait d’amputer un être humain de son quartier, de ses racines, de son contexte ? Un quartier, quel qu’il soit, c’est du tissu social, des voisins qui se connaissent, qui ont leurs habitudes de vivre ensemble, des repères intrinsèquement liés à leur quotidien. Prendre la responsabilité de déchirer ce tissu impalpable, mais vivant, d’en tirer les fils sanglants, dépasse les autres forfaits. Le crime commis contre l’architecture a pour corollaire un crime contre la Nature, et, finalement, un crime contre l’humanité.

    L’avenir, radieux ou pas, s’il existe encore, s’arrachera à l’apocalypse au prix d’un immédiat changement de cap. Alors que la notion même de progrès est légitimement mise en cause et celle de modernité terrassée par ses revers de médailles, il n’est plus l’heure de se réclamer du Baron Haussmann ou des reconstructions sur les fortifications. Le temps n’est plus aux grands travaux. En l’état dévasté du monde, il est urgent de renoncer à des « droits à bâtir » tout aussi indécents que des « droits de polluer » ! Car c’est un fait que les compagnies immobilières polluent notre sol en anéantissant notre culture et notre nature tout comme les compagnies aériennes polluent nos cieux. C’est donc aux milieux immobiliers que s’adresse cette supplique urgente : Modérez vos appétits, respectez l’histoire et la nature, considérez le long terme, aidez-nous à sauver le monde, maintenant !

  • Banana Republic, le Shérif et le Promoteur.

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    C'est l'histoire d'une belle maison du XIXe siècle que le Shérif déterminé veut échanger contre un terrain aux mains d'un Promoteur. Le Promoteur toutefois souhaite s'assurer qu'il pourra abattre ladite maison et réaliser une juteuse affaire. Pourtant la CMNS (Commission des Monuments, de la Nature et des Sites) a préavisé défavorablement à la démolition de ladite maison. De surcroît la Conservatrice cantonale en a explicitement demandé le maintien. Le Shérif ne s'embarrasse pas de ces avis autorisés. Pour faire cheminer le dossier, le Promoteur commande une expertise historique qui, bien qu'embarrassée, relève tout l'intérêt du bâtiment. Des riverains s'opposent alors au projet de remplacement de la demeure historique par dix appartements de luxe. Comme le résultat escompté est néanmoins une démolition, les gros bras de Banana Republic entrent en action. La succession d'événements est alors digne du Western spaghetti, dans lequel les anti-héros "misogynes et mal rasés, cyniques et individualistes, sont plus prompts à dégainer pour le bien de leur portefeuille que pour se mettre au service d'une noble cause." (https://fr.wikipedia.org/wiki/Western_spaghetti#Caract%C3%A9ristiques)

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  • Que dit-on quand on dit "restauration à l'identique"? En marge de l'incendie de Notre-Dame de Paris

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    Passée l'hébétude dans laquelle nous ont plongés les images en boucle de l'effroyable sinistre de la cathédrale Notre-Dame de Paris, surgit aussitôt la question cruciale de la reconstruction. Et aussitôt les habituelles bisbilles entre défenseurs d'une "restauration à l'identique" ou partisans d'une intervention créative qui ajoutera à l'histoire séculaire de l'édifice la strate historique du XXIe s. Depuis sa fondation en 1163 et l'achèvement du premier chantier en 1272, l'édifice a connu, il est vrai, de multiples vicissitudes et rénovations. Vandalisée pendant la Révolution française, Notre-Dame sera réhabilitée sous Napoléon I qui choisit d'y effectuer son sacre comme empereur. En 1830 le roman de Victor Hugo catalysera la grande "restauration" d'Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Antoine Lassus entreprise à partir de 1843 et qui imprimera une marque forte à l'édifice.

    projet de flèche, Viollet-le-Duc, Notre-Dame

    BNF, Projet de flèche de Viollet-le-Duc pour Notre-Dame
    Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle. 1866

    Nous étions nombreux à voir hier avec effroi tomber la flèche de Notre-Dame qui constituait justement l'une des restitutions majeures faites à la cathédrale par Viollet-le-Duc. Admirateur inconditionnel du moyen âge et de ses productions architecturales qu'il connaissait mieux que quiconque, Viollet-le-Duc se basait pour ressusciter cet élément sur ce qu'il avait pu retrouver des traces de l'ancienne flèche de 93 mètres démantelée au XVIIIe siècle. Se posant en une sorte de continuateur de l'oeuvre des maîtres-maçons médiévaux, il reconstituait la galerie des rois et inventait un peuple de chimères et gargouilles d'après ce qu'il connaissait d'autres édifices gothiques.

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  • De Brazil à Genève

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    La saison cinématographique de CinéSiclique s'est ouverte le 26 février 2019, sous le Grand Dôme de Sicli, avec la projection de Brazil, le film-culte (selon la formule consacrée) de Terry Gilliam (1985). L'Association Pavillon Sicli qui inaugurait la manifestation s'est fendue d'une présentation qui a viré au maelström idéologique, où il était question de la Grossstadt, cette grande Genève de demain, la grande ville pour tout horizon, objet de toutes les convoitises ... L'orateur principal de l'Association Pavillon Sicli, antichambre et chambre d'écho du pouvoir en exercice, à moins que cela ne soit le contraire (!), s'est ensuite enflammé pour le voile de béton industriel de Heinz Isler, jusqu'à le qualifier de temple. On a les idoles que l'on peut: ici, en l'occurrence, le Veau d'Or de la génération Holcim.

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