Hécatombe des demeures genevoises XIXe et début XXe s. (21/10/2017)

En ville de Genève, mais aussi dans tout le canton, les demeures édifiées entre la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle sont particulièrement visées par les projets de densification. Or la plupart d'entre elles n'ont fait l'objet d'aucun recensement, ni étude particulière, et c'est un peu par hasard qu'on apprend qu'elles n'existent déjà que comme souvenirs dans l'esprit des édiles. On peut parler d'une hécatombe prévue d'objets remarquables du patrimoine genevois auxquels la population est attachée, comme le montrent les pétitions lancées par "Contre l'enlaidissement de Genève" ou par des associations de quartiers.

 

La Maison du Jeu de l'Arc et ses voisines ont fait l'objet de deux études historiques il y a une quinzaine d'années qui relevaient leurs qualités respectives. Construite en 1900 par Lucien Montfort la maison du Jeu de l'Arc (n° 43 F, rte de Chêne) reçut un prix au concours de façades, tandis que ses voisines (n° 43 B,C,D, rte de Chêne) construites en 1913 par l'ingénieur Maurice Delessert dans un esprit Sécession munichoise constituent avec leurs jardins un ensemble très particulier. De plan localisé de quartier en plan localisé de quartier ce sont toutes les maisons, sans exception, qui sont prévues détruites. On maximise le rendement. La pétition Sauvons le Jeu de l'Arc des démolisseurs, qui a recueilli près de 1600 signatures, a reçu pour l'heure une fin de non recevoir de Monsieur Antonio Hodgers qui a regretté de ne rien pouvoir changer aux décisions prises par son prédécesseur.

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Maison du Jeu de l'Arc, CIG/BGE

Sur le plateau de Saint-Georges, à l’angle de l’avenue du Petit-Lancy et du chemin du Credo, c'est une remarquable maison Heimatstil, construite par W. Egloff, qui est menacée par de nouvelles constructions. Elle est pourtant l'une des rares survivantes d'un remarquable développement de villas de la même époque et les riverains se sont mobilisés pour sa sauvegarde en demandant une modification de PLQ. Une pétition intitulée Sauvons l’un des derniers vestiges patrimoniaux du plateau de Saint-Georges a réuni plus d'un millier de signatures. Le résultat sera-t-il positif?

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Maison Egloff

La belle demeure sise au n° 163 route du Grand-Lancy, ayant appartenu à Laure Brolliet, cousine germaine de David Brolliet, a été construite en 1907 par l'architecte William Bettinger (1864-1917). Elle aurait dû depuis longtemps être inscrite à l'inventaire ou même classée. Tel n'est pas le cas à l'heure actuelle alors que son architecture est unique sur le canton. Sise sur une parcelle de l'Etat de Genève, elle est aussi menacée de démolition. Sauvez la maison de Laure Brolliet, une pétition lancée il y a quelques jours circule en ce moment et a recueilli déjà plus de 550 signatures.

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 Maison Laure Brolliet (Suzanne Kathari)

Le plus récent cas de démolition envisagé semble être celui des Feuillantines, une remarquable maison italianisante de la seconde moitié du XIXe siècle ayant appartenu à la famille Duval et située à l'emplacement prévu pour la future cité de la musique, un terrain compris entre la place des Nations, l'avenue de la Paix et la route de Ferney et s'étendant en partie jusqu'à l'avenue de l'Ariana.

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Les Feuillantines

Mais tout cela se mijote certainement depuis le projet de "Jardin des Nations" ... qui prévoit aussi à terme de sacrifier la propriété du Bocage, propriété de Sellon, qui remonte au début du XIXe siècle et qui comporte d'exceptionnels décors intérieurs dont un grand salon au plafond peint, rarissime exemple de fresque représentant une Psyché endormie remontant à l'époque de la Restauration.

A la route de Florissant la maison ayant appartenu à l'architecte Samuel Vaucher vient de tomber pour faire place à un projet de densification. Sans que personne ne s'émeuve! Vaucher, l'architecte qui construisit notamment avec Guillaume-Henri Dufour le Musée Rath et la rue de la Corraterie, fut un architecte de renommée internationale, chargé par Napoléon III d'édifier pour l'impératrice Eugénie le palais du Pharo à Marseille. Dans une ville de culture, sa maison aurait pu devenir un musée de l'architecture romantique.

Quels constats tirer des considérations qui précèdent alors qu'on s'apprête à célébrer en 2018 l'Année Européenne du Patrimoine? Soumis à une pression de densification déraisonnable, notre ville et notre canton voient disparaître rapidement des témoins architecturaux, artistiques et historiques irremplaçables. Pourquoi et comment en est-on arrivé à cette situation critique? Le PDC2030 est-il seul fautif? Les très nombreux architectes en charge de la conservation du patrimoine à tous les niveaux (Canton, Ville, Associations, etc.) ne prêtent-ils qu'une attention distraite à ce patrimoine pré-moderne? Les bride-t-on dans ce qui devrait être leur mission de sauvegarde? Quelle connaissance et quelle culture du territoire ont les urbanistes de France voisine? L'économie commande-t-elle la pesée des intérêts devant l'écologie, la protection de la nature et des paysages, la reconnaissance du savoir-faire et du savoir-vivre d'un passé que nous avons la chance de posséder et qui fonde notre avenir? Comme le rappellent toutes les chartes internationales en matière de patrimoine, c'est la responsabilité morale de notre génération qui est engagée. Ces demeures sont autant de biens qui nous ont été légués et dont nous sommes comptables pour les générations futures.  


 

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