L'effet Bilbao n'est plus d'actualité

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Lorsque l'antenne européenne du musée Guggenheim est inaugurée en 1997, Bilbao est sous le feu des projecteurs. Cette ville dont le destin avait été scellé par le déclin de l'industrie lourde se cherchait une nouvelle dimension pour sortir du sévère marasme économique dans lequel elle était tombée. Sa candidature fut retenue pour construire là ce qui devint un stupéfiant paquebot de béton, de verre et de titane étincelant. L'éclat du voyant musée dessiné par Frank Gehry allait capter l'attention du monde entier et générer des flots ininterrompus de charters d'aficionados. Dans les années 1990 l'"effet Bilbao" allait au pire exciter la jalousie, au mieux susciter l'émulation.

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Passionnée d'architecture, j'avoue n'avoir, il y a plus de vingt ans, eu de cesse de me rendre à Bilbao pour éprouver ce phénomène architectural, un gros oeuvre pesant 25.000 tonnes de béton, tout paré de ses écailles de titane. Les yeux écarquillés, j'avais découvert par bribes, en venant par la rue Iparraguirre, le revêtement éclatant, précédé du Puppy de Jeff Koons. Un réel choc esthétique! Une commotion comme si le Char du Soleil avait atterri là par inadvertance, par accident. Sidérant, apollinien et dyonisiaque à la fois, déjanté et effrayant aussi, onirique et gratuit, des espaces pour l'Art et des espaces pour rien, si ce n'est eux-mêmes, mais quand même sidérants. Une manière d'épater non seulement le bourgeois, mais quiconque ... Une architecture narcissique amarrée, se mirant et se démultipliant dans l'estuaire.

Le musée Guggenheim et la promotion faite autour de cet ouvrage ont certes tiré Bilbao du néant dans lequel elle avait sombré. L'effet a été considérable. La stararchitecture (ou prétendue telle) s'est dès lors pleinement invitée dans le jeu de la promotion touristique. C'est une carte que chaque ville, quelles qu'aient pu être ses autres atouts touristiques réels par ailleurs, a souhaité pouvoir désormais jouer. C'est ainsi que s'est construit en Suisse centrale, non sans peine et non sans négociations, sur les cendres du Kunsthaus de Lucerne conçu par Armin Meili (1931-1933), le KKL de Jean Nouvel. Ville suisse de seconde importance, Lucerne espérait capter davantage de touristes encore, si faire se pouvait du temps des hordes asiatiques, qu'avec son seul Kapellbrücke, parti en flammes une nuit de 1994 et reconstruit à l'identique et son site magnifique et son patrimoine ancien au demeurant tout à fait remarquable. Le complexe de Meili, qui n'était pourtant pas le dernier des architectes de son temps, fut en 1991 déclaré, tenez-vous bien, non digne d'être patrimonialisé ("nicht-denkmalschutzwürdig") et démoli un peu plus tard. Pourtant c'était un fort intéressant bâtiment, particulièrement bien inscrit dans son contexte urbain à côté de la belle gare ancienne (pourvue depuis d'une façade fashion de Calatrava) et à l'arrière d'une fontaine monumentale.

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Lucerne a certes gagné de nouvelles cartes dans son jeu, mais sont-ce pour autant des as? Elle a par la même occasion perdu la perpétuation de son histoire si personnelle et unique dans ce jeu et cette course internationale qui l'ont fait changer de nature. Alors ce fut à qui construirait le bâtiment le plus inouï (le plus "invu" serait plus juste), et les petites, moyennes et grandes villes se sont emballées. Les Stararchitectes se sont multipliés et ont essaimé de par le vaste monde ... en produisant un semis de curiosités plus décoiffantes, plus coûteuses et plus hors sol les unes que les autres. Vanitas vanitatum, omnia vanitas!

Ce phénomène de mode marque le pas aujourd'hui dans un monde qui ouvre à peine les yeux sur les priorités actuelles? La reconnaissance de l'existant (vivant et inerte), menacé de toutes parts, la transition vers des interventions végétariennes et consensuelles et non plus spectaculaires ou sensationnelles, l'empathie envers l'héritage, le care du territoire refont surface après une éclipse momentanée (une voie de traverse en forme d'impasse?), dictée par les errements de l'ultralibéralisme dévastateur de la planète. L'effet Bilbao est une retombée éthiquement discutable du phénomène de globalisation auquel il convient à présent de dire NON vigoureusement.

P.S. Toute analogie avec une situation genevoise actuelle est totalement fortuite!

 

Commentaires

  • Genève devient le réceptacles de "coquilles vides"! Toutes ses organisations internationales qui faute d'argent et de résultats vont toutes finir par fermer! Quel bilan tirer de cette "Genève Internationale" dont tous nos politiciens sont fiers! Une maison de la Paix où on fait quoi pour la paix, l'OIT fait quoi pour les travailleurs, l'OMC fait quoi pour les petits commerçants etc etc etc! Pour ce qui est de Bilbao, il faudrait voir aujourd'hui ce qui reste de ce miracle économique culturel!!!

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