La Gradeline, un bien à protéger

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Par la présente SOS Patrimoine CEG demande le classement de la maison Wanner, sise au n° 35, chemin de la Gradelle (A 310, A 900 sur la commune de Cologny) et de ses abords. Elle s’étonne par ailleurs grandement du cheminement d’une procédure qui conduit à la démolition pure et simple de cette demeure qu’il était pourtant question de conserver en 2016 si l’on en juge d’après l’étude fournie par le Service des Monuments et des Sites de la Direction du patrimoine en 2016, suite à une visite effectuée sur place de Mesdames Nadine Doublier, fonctionnaire du SMS, et Isabelle Brunier, alors historienne de l’équipe des Monuments d’art et d’histoire. L’évaluation au terme de la partie descriptive du bâtiment concluait : « C’est moins dans l’harmonie générale de cette ancienne maison transformée à deux reprises que dans la nature résolument décorative de ces interventions (« chaletisation » en 1880, « style Art Déco » en 1924) que réside l’intérêt patrimonial de cet objet singulier. Au surplus, rappelons que les deux acteurs de ces transformations s’inscrivent en plein dans l’histoire de l’architecture locale […] A ce titre une mesure de protection se justifie. »[1]

Demande de classement  de la Gradeline (maison Wanner)

N° 35, Gradelle (A 310 et A 900), parcelle 1750, Cologny

 

La Gradeline, 35 ch de la Gradelle

La Gradeline, CIG BGE Photo Boissonas

C’est tout à fait incidemment que notre association a appris qu’il existait un projet de remplacement de cette demeure d’un grand intérêt historique et artistique, située en zone 5, par un petit immeuble, les propriétaires ayant été incités à « faire du logement » comme cela aurait été expliqué lors des Journées du patrimoine 2021 au programme desquelles la propriété a été présentée.

Intérêt historique

L’intérêt historique de cette maison réside dans le fait que son destin a été scellé par des propriétaires qui ont joué un rôle déterminant dans l’histoire architecturale et des arts appliqués à Genève. Il s’agit du fabricant de chalet Jean-Louis Badel d’une part et des serruriers d’art Wanner d’autre part. Ce sont ainsi des figures importantes du monde de la construction genevoise qui ont successivement occupé cette demeure.

Les spécialistes de chalets urbains se comptent sur les doigts de la main : Jean-Louis Badel figure en très bonne place aux côtés des Frères Spring, à propos desquels une thèse de doctorat est actuellement en cours[2], et de Firmin Ody. Quant aux Wanner, ce sont des artisans que l’on ne présente plus à Genève et nous leur consacrons un petit développement ci-dessous.

Comme le rappelle Paul Naville dans son Histoire de Cologny, l’origine de la maison remonte aux années 1860 : « … Au chemin de la Gradelle, qui forme frontière entre Chêne-Bougeries et Cologny, Monsieur Jean-Frédéric Grau, entrepreneur de charpente, avait construit une villa « La Gradeline » sur une pièce de terre d’environ 2 ha qu’il avait acquise de Madame Adélaïde Turrettini-Saladin. Son arrière petit neveu, Edmond Wanner, en est le propriétaire … »[3].

  1. Jean-Louis Badel, fabricant de chalet

Construite en 1866 cette demeure passe en 1880 entre les mains de Sophie Grau, épouse du spécialiste de l’architecture de bois, Jean-Louis Badel. Ce maître-charpentier et fabricant de chalets s’approprie la maison en l’agrandissant et en lui procurant un caractère pittoresque qu’il affectionne et qui est dans l’air du temps en cette fin de XIXe siècle. En 1908 sa fille, Alice Badel, épouse André Louis Wanner, l’un des ressortissants de la fameuse famille de serruriers genevois. La maison est dans la corbeille de mariage.

 

  1. L’illustre famille Wanner

Les Wanner, serruriers d’art genevois sur plusieurs générations, ont fait l’objet de plusieurs articles et monographies. Leurs archives photographiques ont été versées récemment à la Collection iconographique genevoise et permettent de mieux comprendre l’ampleur de leur travail [4]. La famille s’est illustrée par la création d’une maison de serrurerie et de ferronnerie qui remonte au milieu du XIXe siècle et qui s’est éteinte dans le dernier quart du XXe siècle. Créée par Jean-Samuel Eugène Wanner (1826-1889), l’atelier Wanner, installé à côté de la première maison Wanner à la Terrassière, quartier des entrepreneurs du bâtiment, subsistera à cet emplacement, sans jamais cesser de se reconvertir aux nouveaux usages, jusqu’à sa démolition.

Les deux fils de Jean-Samuel, André Louis (1859-1916) et Isaac Félix (1860-1939), se taillent une réputation d’artisans d’art sous la raison sociale Wanner Frères serrurerie d’art. C’est un moment de gloire de l’entreprise qui remporte des prix aux expositions nationales et universelles et se forge une renommée internationale en envoyant ses commandes jusqu’à Shangaï en passant par Istanbul et Bombay[5].

La fortune est au rendez-vous et Isaac Félix se fait construire par Maurice Braillard, la Belotte, une intéressante maison-chalet, située également sur la commune de Cologny, au 15 chemin des Pêcheurs à Vésenaz. Cette maison a fait l’objet de plusieurs publications, la première dans l’ouvrage de Henry Baudin, Villas et Maisons de Campagne en Suisse. La commune de Cologny est en cours d’inventorisation RAC et nous ne savons pas encore quelle valeur recevra cette autre maison Wanner.

La Belotte

La Belotte, CIG BGE Photographie Boissonnas

C’est le fils aîné d’André Louis, Max Edmond Wanner (1898-1965) qui hérite de la maison à la mort prématurée de son père. A peine adulte il décide à son tour de marquer de son empreinte le n° 35 chemin de la Gradelle. On lui doit les nombreuses interventions intérieures d’art appliqué de qualité qui viennent orner dans un style Art Déco la demeure-chalet de Badel. Max Edmond joue un rôle de premier plan dans l’histoire de l’architecture à Genève puisqu’il est non seulement le constructeur de la charpente métallique, mais aussi le promoteur immobilier de la maison Clarté de Le Corbusier.

Intérêt architectural

L’intérêt architectural et artistique d’un bâtiment est difficile à qualifier et à évaluer de façon absolue. On a actuellement tendance à privilégier les objets se présentant dans leur état d’origine sans avoir subi la moindre modification, ce qui exclut d’emblée beaucoup de bâtiments anciens ayant subi des transformations et affichant la trace de toute une histoire. Cette pesée d’intérêt discutable, mais que les instances décideuses ne discutent pas, conduit à une inflation patrimoniale de bâtiments contemporains, lesquels, par leur jeune âge, remplissent mieux cette condition.

Or, outre son intérêt sur le plan historique, la richesse de cette maison réside justement dans le fait qu’elle porte la marque d’interventions de différentes époques. Les artisans et architectes du XIXe et début du XXe siècle étaient encore rompus à l’art de modifier les bâtiments pour les adapter aux nouveaux usages et aux nouvelles modes. Frank Llyod Wright lui-même n’a-t-il pas agrandi à trois reprises sa propre maison-studio Shingle Style de Oak Park (1894-1898) parce que le besoin s’en faisait sentir ? Personne ne s’aviserait de dire qu’elle ne présente pas d’intérêt pour cette raison. 

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 Maison et studio de FLWright, Oak Park

De ces pratiques de la transformation il y a beaucoup à apprendre aujourd’hui. Dans les circonstances actuelles de la « transition » liée au changement climatique, chaque bâtiment existant devrait être considéré une ressource. Recycler le bâti plutôt que de démolir et reconstruire fait partie des priorités urgentes dans la perspective vitale de la survie de la planète. Reconnaître le savoir-faire des anciens dans ce domaine et saluer les transformations judicieuses effectuées au cours du temps et au gré des besoins participe de ce nouvel état d’esprit dont nous espérons qu’il puisse à nouveau animer les architectes et les spécialistes du patrimoine.

Le charme de cette maison-chalet remontant aux années 1860 résulte extérieurement de l’articulation des différents corps de bâtiment qui sont venus s’accoler au noyau central de maçonnerie édifié par l’entrepreneur Grau. Les ajouts et les transformations de 1880 et de 1924 illustrent une habile composition agrégative où le mariage du bois et de la pierre scelle la personnalité de cette demeure. La volumétrie générale et l’étagement des masses fait ressortir le corps de bâtiment initial dominé par sa vaste toiture en bâtière escortée de toits en pavillons au-dessus des tourelles. L’esthétique pittoresque de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle s’y exprime pleinement.

Evidente sous les ajouts la structure de la maison primitive en maçonnerie affirme sa composition régulière à travées de fenêtres et portes encadrées de pierres de taille dans le bon goût des années 1860. Le travail des garde-corps en bois découpé des différents balcons, les festons dentelés des bordures d’avant-toits, les avant-corps en bois, inventés par Badel comme autant de notes pittoresques, constituent l’une des attractions de la façade principale au Sud, de la façade Ouest et de la façade Est.

L’intérieur de cette demeure témoigne de l’aisance matérielle de ses successifs propriétaires qui se sont plu à y amener leur touche pour l’embellir. Outre les planchers et parquets à chevrons, en pont de navire ou Versailles, les portes à espagnolettes anciennes, les boiseries des armoires, les chambranles de cheminées, on remarque encore en place tout un apport de mobilier et luminaires Art Déco issu de l’atelier Wanner.   

 

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Luminaire Wanner, La Gradeline, Rapport du SMS

Conclusion

Si en 1902 la Société auxiliaire du Musée pouvait s’enorgueillir d’avoir acheté la « Belle Chambre » du château grison de Zizers pour l’installer dans le tout nouveau Musée d’Art et d’Histoire de Marc Camoletti (qui avait dû modifier les plans pour l’y introduire), puis le salon du Château de Cartigny en 1905, le transport d’objets de décors et d’objets d’arts appliqués n’est plus guère dans l’air du temps. Et tant le château de Zizers que celui de Cartigny demeurent orphelins de leurs décors anciens que rien n’est venu remplacer. Déontologiquement on devrait plutôt à l’heure actuelle songer restituer ces pièces aux monuments qui en ont été privés.

La Direction du Patrimoine ne considère-t-elle pas au demeurant très paradoxal le fait de faire visiter au titre de patrimoine un bâtiment pour lequel elle n’a pas tout mis en œuvre en vue de le protéger ? Ce n’est pas, à notre sens, faire preuve d’un esprit de sauvegarde que de laisser détruire la maison et tenter de se dédouaner en prélevant des pièces détachées du décor, notamment des ferronneries Wanner, pour les emmener au Musée d’Art et d’Histoire. SOS Patrimoine CEG envisage un tout autre avenir pour La Gradeline.

Cette demeure et son parc arboré, dont nous n’avons pas assez relevé ici les qualités paysagères, sont un bien précieux à protéger dans l’intérêt de la collectivité. La valeur historique et artistique de La Gradeline nous conduit à proposer d’y installer un conservatoire des arts appliqués à Genève. Témoin matériel d’une riche histoire, ce lieu exceptionnel se prêterait à abriter non seulement un mémorial à la gloire des Wanner, mais aussi un conservatoire des savoir-faire artisanaux et semi-industrialisés qui manque cruellement dans une ville de riche tradition architecturale et artistique comme l’est Genève.

 

                                                                                                  

 

[1] Nadine Doublier, Isabelle Brunier, Rapport de visite, chemin de la Gradelle 35, sept. 2016, 21 p.

[2] Pauline Nerfin, Le phénomène du chalet suisse (1850-1930) : processus de fabrication, diffusion, déclinaison, thèse en cours.

[3] Paul Naville, Cologny, 1981, p. 227.

[4] J.-B. Bouvier, « Ferronnerie contemporaine », ds. Habitation, 1940/13, notamment pp. 132-134, « Ensemble de négatifs provenant de la maison Wanner Frères », Décor, design et industrie, les arts appliqués à Genève, Musée d’Art et d’Histoire, 1910, pp. 68-69 et « Les Wanner, une famille de serruriers d’art et d’entrepreneurs », Ibid., pp. 59-65.

[5] Ils sont mentionnés par Henry Clouzot, Les arts du métal, Genève, 1934, p. 352.

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Commentaires

  • La demande de classement est entièrement justifiée.

  • L'on ne peut que souscrire à ces lignes et adhérer au projet « d’un conservatoire des savoir-faire artisanaux et semi-industrialisés ». Genève a laissé partir l’un de ses fleurons de l’art appliqué, en fermant la section de pratiques de l’émail de l’Ecole des arts décoratifs, sans conserver d’archives et trop peu de traces subsistent de ces belles compétences genevoises.

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